Au-delà de la belle histoire

Le tumulte autour de la libération des otages des FARC n’aide pas vraiment à comprendre ce qui se passe en Colombie. Les retransmissions en direct des embrassades de l’icône Ingrid avec ses proches et un président français ravi de l’aubaine, les vidéos bizarres sur le raid de l’armée, tout cela montre les limites de l’information télévisée.

Quant aux révélations sur les dessous de l’affaire, quant à la petite polémique entre Bogota et Berne, ce ne sont que péripéties. L’essentiel, c’est la liberté retrouvée des prisonniers de la jungle, c’est la joie du peuple colombien qui n’en peut plus des exactions de ces pseudo-révolutionnaires. C’est aussi la réussite d’une opération qui n’a pas fait couler une goutte de sang. Jusqu’à Chavez et Castro, tous ont félicité le président Uribe! Comme dit son homologue équatorien Correa, «même Che Guevara, s’il avait connu les mœurs de cette guérilla-là, en aurait eu honte».

Cela dit, personne n’est obligé de prendre au mot la version officielle. Tout a été bien sûr plus compliqué. La belle histoire qu’on nous raconte ne tient pas debout. Il est impensable que les gardiens des otages aient pu monter dans un hélicoptère en pensant qu’ils allaient rendre visite à d’autres chefs de l’organisation. Même les plus stupides ne pouvaient ignorer que les militaires, forts de la technologie américaine, ont le contrôle du ciel et les moyens d’empêcher tout vol suspect. Ils savaient donc que le gouvernement était dans le coup. Et pour cause: c’est bien d’une reddition qu’il s’agit. Un peu maquillée pour sauver la face des uns et des autres. Tout indique que depuis des mois, découragés, ils cherchaient à libérer leurs victimes et, surtout, à se tirer du guêpier au mieux. L’offre du pouvoir adressée aux bandes de l’extrême gauche comme à celles de l’extrême droite de rendre les armes en échange de l’impunité et d’un coup de pouce pour leur réintégration est tentante. Elle a déjà été acceptée par des milliers d’hommes.

En quoi de telles transactions seraient-elles choquantes? Vaudrait-il mieux écrabouiller les villages proches des insurgés? La méthode utilisée n’a rien de «répugnant», pour citer l’incompréhensible qualificatif de nos confrères du Temps. Evidemment, les émissaires extérieurs qui espéraient un échange formel, même au prix d’une reconnaissance de fait des FARC, sont déçus. Mais on comprend qu’Uribe ait préféré une issue sans contre-partie politique.

Ses services de renseignement ont admirablement travaillé. Profitant du désarroi de l’adversaire. Ainsi va la guerre. Celle-ci est en passe d’être gagnée grâce aux moyens techniques sophistiqués mis à disposition par les Etats-Unis. Ecoute et décodage des téléphones satellites, observation de l’ennemi par le survol des drones... et analyse du disque dur du commandant Reyes, tué en Equateur.

La mémoire informatique peut jouer de méchants tours. Ainsi, cet ordinateur révèle des détails piquants sur l’action de l’envoyé spécial de la Suisse, le professeur genevois Jean-Pierre Gontard. Les tuyaux ont été refilés – par qui, sinon par les services améri- cains? – à la Weltwoche qui en profite pour clouer Micheline Calmy-Rey au pilori. Bien dans la manière du magazine blochérien. Mais un jour, celle-ci devra néanmoins en dire plus sur les missions de son homme de confiance dans ce dossier. Est-il allé trop loin dans le copinage avec les insurgés? La question se pose. Le fait est que la Suisse a perdu du crédit dans ce micmac. Alors que, dans l’ensemble, son travail diplomatique et humanitaire en Colombie est digne d’éloges.

Reste à savoir ce qu’Uribe fera de ce succès. Loin cependant d’être encore la fin de la guerre. Il bénéficie de l’appui massif de la population. Le voilà renforcé face aux critiques de la Cour suprême qui met en doute la légitimité de sa réélection. Mais réussira-t-il une réconciliation démocratique? La poigne et la ruse ne suffiront pas à venir à bout de la violence endémique et de la misère persistante. Pourtant, ce pays, riche d’une population travailleuse et réveillée, se prend à espérer. La sécurité – encore très relative! – s’améliore. L’essor économique est réel. Il y faudra aussi, enfin, un pas vers un semblant de justice sociale.

Les dangers de l’été

L’été commence si bien. Une grande fête s’achève, d’autres, plus familières, se préparent au jardin et à la plage... On en oublie même le prix de l’essence. Mais pour rester serein, il s’agit de ne pas mettre le nez dans le dédale des dépêches internationales. Surtout ne pas les mettre en relation les unes avec les autres, parce que là, les plus optimistes trouvent des raisons d’avoir peur. L’été de tous les dangers?

La déclaration d’un conseiller de John McCain, Charlie Black, est révélatrice. Le maladroit a lâché dans une interview qu’«une attaque terroriste renforcerait considérablement la position du candidat républicain». En clair: pour relancer la campagne, un choc émotionnel serait bienvenu afin de pousser les Américains vers une figure paternelle et héroïque.

Mais il y aurait un autre moyen d’y parvenir: une opération militaire. Frapper l’Iran. Ou appuyer Israël dans une mission contre les installations nucléaires des mollahs.

Le New York Times a révélé que, au début de juin, une centaine de chasseurs, d’hélicoptères et d’avions ravitailleurs israéliens ont mené un exercice en Crète («Glorious Spartan 08») qui ressemblait fort à une attaque des cibles potentielles d’Iran, situées à une distance comparable.

Depuis lors, c’est l’effervescence. George W. Bush paraît approuver le projet, en tout cas il dit «comprendre la nervosité des Israéliens». Les faucons relèvent la tête: ils estiment qu’il convient de frapper plutôt que de poursuivre les négociations. L’ex-chef du Mossad, Shavtai Shavit, confie au Sunday Telegraph que «Israël a un an pour détruire l’armement nucléaire iranien».

A Téhéran, les durs de durs s’échauffent aussi: ils annoncent qu’en tel cas, ils lanceront des missiles sur Israël et bloqueront le détroit d’Ormuz où transitent 40% du pétrole consommé dans le monde. Du coup, le commandant de la 5e Flotte américaine à Bahrein déclare que tout sera fait pour garder ouverte cette voie maritime au nom des intérêts des Etats-Unis. L’engrenage est dessiné.

Ce qui commence d’inquiéter les Américains les plus avertis. James Dobbins, directeur de l’International Security and Defense Policy Center, estime dans le Herald Tribune qu’«il est absurde de répéter et répéter encore les mêmes actes en attendant des conséquences différentes». Autrement dit, la leçon de l’Irak n’a pas été tirée. Cet ancien assistant de Secrétariat d’Etat rappelle posément que toute cette excitation autour de l’arme nucléaire en Iran n’a pas de fondements. Après tout, se souvient-il, pendant la guerre froide, les Etats-Unis n’ont pas bombardé l’URSS ou la Chine qui armaient pourtant le Vietnam du Nord en guerre contre eux. Penser qu’un raid contre l’Iran est une affaire comparable à l’invasion de Grenade ou du Panama est une aberration.

Les Européens ont autant de raisons de s’alarmer. La cascade des effets que pourrait entraîner une telle offensive est imprévisible. Mais il y a au moins un risque évident: le prix du pétrole s’emballerait follement. Deux cents, trois cents dollars le baril? Une vraie pénurie généralisée? A vos paris, à vos gamberges...

Qui peut empêcher ce dérapage fou? En Israël, la cause paraît entendue. Tsahal veut en découdre sans tarder. Le seul homme qui peut dire non s’appelle George W. Bush. Mais pour lui, la tentation est grande de se poser une fois encore en ami indéfectible de l’Etat juif, en justicier du monde. En prime, il met-trait ainsi dans l’embarras le candidat démocrate qui prône certes la fermeté avec Téhéran, mais dans la négociation.

Les Européens? Empêtrés dans leurs problèmes internes, ils paraissent de peu de poids. Nicolas Sarkozy dit «l’Américain» est capable de suivre le mouvement. Ce n’est pas le successeur affaibli de Blair qui bronchera. Seule Angela Merkel tentera d’exprimer avec force son désaccord: elle ne manquera pas de le faire lors de la prochaine visite de Barack Obama en Allemagne. Celui-ci se rendra aussi en Israël et en Jordanie. Mais on ne voit guère comment il pourrait déminer le chemin qui doit le conduire à la Maison-Blanche.

L’axe Washington-Jérusalem n’a pas fini de menacer la paix du monde. Au moins autant que les sinistres mollahs de Téhéran.

L’Europe ne trouve pas ses mots

L’Europe n’est pas un long fleuve tranquille. Elle s’est entre-déchirée. Elle s’est reconstruite dans un projet fédérateur. Et maintenant, elle traverse une mauvaise passe. Les 100 000 voix qui ont fait la différence à Dublin ne suffiront pas à la défaire. Des arrangements acrobatiques seront trouvés.

Mais il y a plus grave.

Les non irlandais, français et néerlandais démontrent que le message européen passe mal. Et pour cause.

Dans plusieurs pays, l’inquiétude économique, et peut-être existentielle, tourne à la rogne contre des dirigeants qui ne font que gérer l’Etat et leur carrière, incapables de tenir un vrai discours politique. Ces politiciens nationaux obsédés par leur réélection n’expliquent pas le dessein communautaire. Ils le discréditent souvent: «Ce n’est pas nous, c’est Bruxelles...»

Pressentant l’impopularité grandissante de la construction, opportunistes, ils l’évoquent de moins en moins, minimisent sa portée, prennent leurs distances. Cet enchaînement mine lentement l’édifice.

Quant à la Commission, elle n’a ni les moyens ni le poids politique pour informer vraiment les citoyens sur ce qu’est, ce que fait, ce que veut l’Union européenne. Quelqu’un a-t-il su dire aux Irlandais que les 40 milliards de subventions qui leur ont permis de décoller ne tombaient pas d’un ciel bruxellois, mais exprimaient une volonté de solidarité sans précédent dans l’histoire entre riches et pauvres?

L’Europe ne trouve pas les mots pour se raconter.

Du coup, les «nonistes» font courir des bruits insensés. Des gauchistes français jubilaient après ce refus d’un texte qu’ils prétendaient «favorable aux Etats-Unis et au CAC 40»! Sans voir bien sûr qu’à Dublin, les adversaires du traité étaient chauffés à bloc par les journaux de Rupert Murdoch, grand ami de George W. Bush et ennemi juré de l’Union européenne en tant que telle, ainsi que par un certain Brian Cowen, entrepreneur richissime au passé sulfureux, en affaires avec la CIA. La France a eu longtemps la droite «la plus bête du monde»: le titre lui est disputé par l’extrême gauche.

Les réussites de l’UE sont nombreuses: la réconciliation des frères ennemis d’hier, des décennies de croissance, l’euro en passe de devenir la monnaie de référence mondiale, le grand marché intérieur, la liberté de circulation des personnes, l’intégration des pays ex-communistes et tant d’autres, comme les programmes d’échange d’étudiants et de professionnels, comme le satellite de navigation Galileo, comme l’amélioration des structures routières et ferroviaires... Mais tout cela paraît «normal» aux yeux des Européens qui attendent plus et autre chose.

On ne peut leur en vouloir: ils ne démêlent pas, dans les succès comme dans les échecs, la part du national et du communautaire. Parce qu’il est vrai, les institutions sont compliquées et mal connues. Pas assez démocratiques? Pas sûr. Le Parlement européen a plus de pouvoir que bien des Chambres nationales, à commencer par la française. Quant à la règle de l’unanimité, elle confine, on le voit avec le vote irlandais, à l’absurde.

Si la Constitution suisse exigeait l’unanimité des cantons pour l’amender, on en serait encore à celle de 1848. Et même celle-ci n’aurait pas été approuvée!

Le désarroi actuel peut avoir ceci de bon qu’il amènera peut-être les dirigeants à changer de discours. Le sursaut doit passer par de nouveaux projets, clairs, forts, qui parlent à tous. Il y a encore tant à faire ensemble!

L’un d’eux, simple exemple, pourrait être celui que lance la Fondation pour la civilisation européenne: une sorte d’office de la jeunesse, inspiré de l’expérience franco-allemande, qui permettrait aux jeunes de voyager autrement qu’en touristes, de se rencontrer, de parler de leur avenir commun. Un plus minuscule dans l’édifice, mais peu coûteux et prometteur parce qu’il agirait dans les têtes.

Si nous n’arrivons pas à faire naître un certain plaisir d’être Européen – face aux modèles américain, chinois ou russe – nous continuerons de macérer dans les illusions nationales, dans le no sense d’un libéralisme mondialisé, vide de toute valeur politique.

Ce ne serait pas «la fin de l’histoire», mais celle d’une belle histoire qui est la nôtre. D’un grand espoir aussi. Vous en avez un autre?

"Ils vont le tuer"

Jamais un candidat à la présidence des Etats-Unis n’a été à ce point protégé. Des policiers entourent Obama en permanence. Lorsqu’il sort, des tireurs d’élite se postent sur les toits. Une petite phrase court et, même assortie d’un point d’interrogation, devient un fait politique: «Ils vont le tuer.»

Les racistes n’ont pas désarmé. Et l’histoire nous a appris ce dont ils sont capables. Les «forces obscures» de la société américaine sont une réalité. L’intense espoir incarné par cet homme, aux Etats-Unis et dans le monde, va de pair avec un lourd suspense. Ce grand pays laissera-t-il le jeu démocratique se dérouler en paix?

La menace d’un attentat raciste n’est pas la seule.

De puissants lobbies se sont formés ces dernières années, mêlant dans une impénétrable nébuleuse l’industrie de l’armement, divers services secrets publics et privés aussi, une frange de politiciens néoconservateurs et va-t-en-guerre. Ils s’inquiètent de la montée de cet homme jeune, intelligent, qui pourrait troubler le projet incarné par George W. Bush.

Tant de livres, tant de films américains ont crûment démonté les embrouilles, les doubles jeux, les coups tordus dont sont capables les plus cyniques tireurs de ficelles. Ces récits ne sont pas nés de la paranoïa des scénaristes, mais ont été pour la plupart inspirés par des faits réels. Ils font partie du paysage mental de l’Amérique.

L’inquiétude autour d’Obama se révélera peut-être infondée. Espérons-le. Mais elle dévoile une donne importante: la méfiance de beaucoup face au pouvoir.

L’énigme qui subsiste autour des commanditaires de l’assassinat de J. F. Kennedy l’alimente depuis des décennies.

Autre sujet de perplexité: les points faibles de la version officielle sur les événements du 11 Septembre 2001. Au début, seuls quelques allumés de la théorie du complot l’ont mise en doute. Depuis lors de nombreux milieux professionnels, notamment des spécialistes de la construction et de la démolition d’immeubles, des pilotes, accumulent les études qui posent une foule d’interrogations. Comment les tours ont-elles pu s’effondrer si vite sur elles-mêmes à la suite de l’impact des avions? Et surtout: comment expliquer la destruction du troisième immeuble (WTC 7) qui a suivi? Il abritait des archives de la CIA et de la commission des Bourses. Comment expliquer enfin qu’un amateur ait pu amener un Boeing 747 à percuter avec précision dans un angle perpendiculaire la façade du Pentagone à Washington?

On peut balayer ces questions en traitant ces experts de fous. On peut évacuer le débat en invoquant l’invraisemblance d’un éventuel complot. Mais on peut aussi analyser froidement les affirmations des uns et des autres.

C’est à quoi s’emploient des personnalités au-dessus de tout soupçon. Tel le professeur d’histoire de l’Université de Bâle, Daniele Ganser, qui a fait de cette démarche l’objet d’un séminaire tout ce qu’il y a de plus sérieux. Il dégage trois théories. Celle des autorités qui disent avoir été totalement surprises par les attentats. Celle dite du «Lihop» («Let it happen on purpose», sciemment laissez faire). Les responsables seraient la bande de Ben Laden et certains membres du gouvernement pas mécontents à l’idée d’un grand choc dans l’opinion qui pourrait servir leurs desseins. Enfin celle dite du «Mihop» («Make it happen on purpose», s’arranger pour que cela arrive).

D’autres sommités académiques, à l’Université et à l’ETH de Zurich, estiment aussi que la vérité historique n’est pas établie. Le professeur de construction au poly zurichois, Hugo Bachmann, affirme par exemple: «Mon opinion est qu’à une très forte probabilité, le WTC 7 a été démoli par des professionnels.» Son collègue Jörg Schneider estime aussi qu’«il aurait été très vraisemblablement dynamité».

Ces spécialistes relaient un débat souterrain mais vif aux Etats-Unis même: 42 % des Américains pensent que l’enquête officielle «cache quelque chose».

Cet abcès n’a pas fini d’empoisonner la démocratie américaine. Il éclaire la grande peur autour de l’avenir de Barack Obama. Car il ouvre la voie aux pires scénarios. S’il y a eu une embrouille du 11 Septembre, quelle pourrait être la prochaine? Cette question est devenue une des composantes enfouies de la campagne.

Les intégristes piégés

Les deux initiatives blochériennes balayées ce dimanche avaient un trait commun: la haine des institutions. Celle qui proposait la naturalisation par les urnes a été lancée à partir d’un coup de colère contre le Tribunal fédéral. Celle qui voulait museler le Conseil fédéral était de la même eau: le gouvernement doit rester dans sa niche pour laisser la place aux brasseurs de référendums.

C’est là un trait de l’idéologie de ce parti: l’intégrisme démocratique. On connaît le phénomène en termes religieux: partis d’une foi appliquée dans l’absolu, les extrémistes en font une caricature malfaisante. En politique, le chemin est le même: d’un bon principe, on tire un système rigide et injuste.

Sans ses mécanismes institutionnels subtils, la démocratie va au chaos. Demander l’avis du peuple sur tout et n’importe quoi, c’est le tromper. Parce qu’un pays ne se gère pas à coups de questions de dimanche en dimanche. Parce que les justes choix se font souvent dans le compromis négocié. Parce que les minorités ne sont pas prises en compte dans l’affrontement systématique du oui et du non.

Les citoyens ont pressenti le danger. A trop vouloir les consulter, à jeter sans cesse la suspicion sur les élus, sur les dirigeants, sur les juges, les apôtres de la démocratie directe ont révélé leur but réel: affaiblir l’Etat.

On ne comprend rien au jeu de l’UDC sans voir cette composante de son idéologie: son gourou, Christoph Blocher, nourrit en fait une aversion pour cet Etat qu’il cherche à affaiblir de l’intérieur ou de l’extérieur selon les circonstances. Son poulain, le jeune paysan saint-gallois porté à la présidence du parti, persiste et signe. Il estime qu’après le rejet de ces initiatives, «il y a un peu moins de démocratie en Suisse».

Les intégristes de tout poil − il y en eut à l’extrême gauche comme à l’extrême droite − ont un même point faible: ils bétonnent leurs convictions jusqu’à s’aveugler. Une de leurs familles en fait la démonstration: les ultra-libéraux. Leurs doctrinaires, après avoir répandu leurs idées dans le monde pendant quelques décennies, se voient aujourd’hui débordés par l’évolution de l’économie.

Autre manie de ces jusqu’au-boutistes, ils en viennent tôt ou tard à se déchirer entre eux, à rejeter leurs compagnons de route plus modérés. Voir le FN de Le Pen. Les groupuscules gauchistes aussi n’en finissaient pas de se diviser dans de multiples scissions, anathèmes internes et expulsions.

Ainsi, la rage déployée contre la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf et la section grisonne a englouti l’énergie et l’attention des militants. Du coup, ceux-ci ont décroché des préoccupations populaires.

Il en va de l’UDC comme de toutes les chapelles: chacun veut se montrer plus pur et dur que l’autre... jusqu’à ce que le cercle se fissure. La scission de ce parti, aujourd’hui consommée, était devenue inéluctable. Il y en aura peut-être d’autres. Si la direction zurichoise met de l’eau dans son vin pour sauver les meubles, l’aile des extrémistes à tendance brune (Schlüer et consorts...) pourrait un jour former sa propre secte.

A cela s’ajoute un autre phénomène bien connu. Les formations dominées par un chef charismatique ont une peine du diable à assurer la relève. Christoph Blocher a pris un coup de vieux avec son éviction du Conseil fédéral. Le perdant s’accroche, tire les ficelles derrière un président naïf. Les seconds couteaux intriguent. La fin de règne ne sent pas bon.

Ces ayatollahs populistes, piégés par leur intransigeance solitaire, ont bien des soucis devant eux. Leur intégrisme démocratique paraît soudain de peu de poids devant les défis à venir. Le vote sur la libre circulation des personnes accordée à la Roumanie et à la Bulgarie est un piège de plus. L’UDC foncera là vers une nouvelle défaite: car le souci des Suisses de rester arrimés à l’Europe devrait finalement l’emporter. Au nom du pragmatisme.

Et puis, lorsque l’augmentation des prix énergétiques et agricoles commencera de faire vraiment mal, lorsque l’économie se refroidira, chacun percevra, dans ce sage pays, que nous ne serons pas plus avancés en insultant nos dirigeants et en multipliant les appels aux urnes.

Une Suisse féodale

Les Suisses sont contents d’eux. Le sondage M.I.S publié la semaine dernière par L’Hebdo fait ressortir qu’ils sont toujours moins nombreux à vouloir changer quoi que ce soit dans les institutions, dans le fonctionnement du pays. Certes, ils ont des inquiétudes quant aux effets de la mondialisation, quant à l’avenir de leurs retraites, mais le message est clair: que tout continue comme aujourd’hui.

Qu’ils aient raison ou tort d’afficher une telle autosatisfaction, peu importe. Personne ne peut prédire le futur. Les prévisionnistes de l’économie se plantent avec une telle persistance. Ils n’ont rien vu venir de la crise financière mondiale. Ils revoient leurs pronostics de croissance tous les mois: en fait, ils n’en savent rien et n’ont juste pas le courage de le dire.

Reste à savoir où conduit ce grand contentement conservateur. La confiance en soi est une bonne chose. Mais poussée à l’extrême, elle peut virer à l’imbécillité. Une dose d’interrogation et même d’inquiétude est salutaire.

C’est une question qui mérite un petit massage du cervelet. Les personnes et les sociétés peuvent-elles progresser si elles n’imaginent plus de rendre le lendemain meilleur? La seule perpétuation d’un état de fait peut-elle déboucher à terme sur autre chose que le déclin?

Le chercheur ne se lèverait plus le matin s’il n’avait pas l’espoir de surpasser son invention de la veille. L’architecte serait menacé de dépression s’il ne songeait qu’à reproduire ses vieilles esquisses. Et les politiciens? Peuvent-ils vraiment se contenter de faire tourner la maison, de colmater quelques brèches en veillant à ne rien changer?

Le piège de ce comportement, c’est qu’il repose sur une illusion. En fait et en profondeur, tout change bel et bien tout le temps. Dès lors, on peut choisir entre ouvrir les yeux ou se raconter des histoires, entre subir ou tenter d’agir.

Peut-on encore, dans l’ambiance intellectuelle du moment, vouloir une société plus juste? La gauche helvétique, comme toutes les gauches européennes, se veut d’abord une bonne gérante. Toutes ressassent de vieilles formules. Elles n’ont à peu près rien à dire sur les tempêtes qui secouent la planète.

Alors qui poussera les coups de gueule indispensables à une cité vivante? Ils ne viennent pas forcément d’où on les attend. Hans Kissling a le look d’un banquier sage. Cet économiste se dit profondément attaché à l’économie de marché. Pendant quatorze ans, il a dirigé l’Office de la statistique du canton de Zurich. Aujourd’hui retraité, il lâche un pavé dans la mare du conformisme béat. Dans un petit livre 1, il analyse sur une douzaine d’années l’évolution des fortunes à travers les données du fisc. Surprise: le patrimoine des 730 000 contribuables zurichois a peu progressé: de 29 000 à 35 000 francs. Mais celui du 1% des plus aisés a passé de 4 à 6,8 millions. Les superriches sont encore mieux lotis: leur coussin gonfle de 80 à 157 millions par tête. Quant aux dix plus gros, leur pactole passe de 2,7 à 8,5 milliards.

Cette formidable concentration de la richesse change le paysage. Ce ne sont plus les entrepreneurs actifs qui s’enrichissent le plus, mais les héritiers, les brasseurs d’argent de tout poil.

Pour Kissling – encore une fois rien d’un gauchiste! – cette évolution conduit à une Suisse «féodale» où quelques familles contrôleront non seulement l’essentiel de la fortune du pays mais aussi le pouvoir correspondant. L’UDC, le parti des milliardaires en fait la démonstration en jetant des moyens inégalés dans ses campagnes populistes. La proposition du Zurichois: augmenter massivement l’impôt sur les successions pour les tout gros afin de redistribuer les cartes. Il ne risque pas d’être entendu!

Toute forme de démocratie risque de se trouver dénaturée par une telle montée des oligarques. Ceux-ci ne sont pas tous russes.

Le triomphe des superriches conduira forcément à de durs affrontements. Avec les laissés-pour-compte, mais aussi avec les «simples riches», les artisans de la prospérité, patrons ou salariés bien payés. Leurs intérêts divergent. Sur le plan politique. Le jour viendra où ils s’opposeront dans leur vision du monde.

1 - Reichtum ohne Leistung, die Feudalisierung der Schweiz. De Hans Kissling, Verlag Rüegger, 120 p.

Agriculture bio au Brésil: bataille politique contre la faim

Une révolution s’impose: réhabiliter la petite agriculture. Quitte à bousculer les géants de l’agrobusiness. Le Brésil s’y essaie, encore timidement. Ce choix pose des questions universelles: quel usage de la terre? Quelle répartition de ses richesses?

Le Sud brésilien est verdoyant. La capitale de l’Etat du Parana, Curitiba, est l’une des plus prospères d’Amérique latine. Une part de sa richesse provient du soja. Troublant spectacle: les étendues vertes sont uniformes, pas un plant ne dépasse, pas une herbe folle, pas une fleur téméraire ne se glissent entre les rangs. Et pour cause: la plupart des propriétaires ont choisi la voie des semences génétiquement modifiées. Ils arrosent les cultures d’herbicides qui éliminent toute végétation hors du grain désiré. Dans la province, trente mille «fazendeiros» se partagent près de 70% des 16 millions d’hectares, et trois cent mille petits paysans se contentent des 27% restants.

On roule des heures, on croise peu de monde. Les machines font le travail. Au bout d’un vallon, apparaît une modeste ferme (8 hectares), avec quelques vaches, deux chevaux qui paissent entre les arbres, de petits champs de maïs et de manioc. Ce petit domaine est coincé entre les surfaces céréalières et une forêt d’eucalyptus bien alignés, plantée par un investisseur avisé: la production de cellulose est aussi très rentable.

Sylvestre, silhouette maigre, regard vif, milite pour le regroupement des petits agriculteurs de la région. Avec une option claire: la production écologique. Surtout pas de produits chimiques. Son vocabulaire a changé: autrefois il parlait de «remèdes», maintenant, il dit «poisons». «Chaque fois que le voisin asperge ses champs, je tombe malade, je tousse, j’attrape mal à la tête. Au début, je ne savais pas ce que c’était. Mais les médecins m’ont dit que c’était un sorte d’empoisonnement. Alors moi, je ne veux pas de ça.»

Décidés à se libérer de la dépendance des semenciers industriels, Sylvestre et ses amis retrouvent des graines d’autrefois, bien adaptées au lieu, ils les testent, se les échangent à travers un réseau de «banques». Non sans déboires: ici et là, des rangées d’épis de maïs restent souffreteux. Avec des succès aussi: bien menée, la production bio peut être aussi fructueuse que selon les méthodes conventionnelles et sans les coûts des adjuvants chimiques. Mais elle exige beaucoup de main-d’œuvre. Celle-ci ne manque pas: Sylvestre et Terezinha ont six enfants. Et puis il y faut beaucoup d’ingéniosité. «La commune nous prête un camion pour aller chercher des roches que l’on concasse et que l’on utilise comme engrais.» Tous les déchets végétaux sont bien sûr récupérés. Le jardin potager fournit fruits, légumes... et plantes médicinales. Cochons et poules gambadent dans leurs enclos.

Du lait pour les enfants. Le rêve de Sylvestre? Trouver les moyens, avec ses amis, de monter une installation pour la pasteurisation du lait. Il y aurait un marché: l’Etat en offre un litre par jour à tous les enfants de moins de 3 ans dans le cadre du programme de lutte contre la faim lancé par le président Lula.

Les experts ont longtemps souri de ces expériences. Le gouvernement brésilien, lui, les prend au sérieux. A côté du Ministère de l’agriculture qui veille aux intérêts des grands producteurs, il en existe un autre, celui du développement rural qui tente de retenir la population paysanne sur ses terres. Selon le ministre Guilherme Cassel, 60% des aliments consommés au Brésil proviennent de l’agriculture familiale. Un dixième du PIB du Brésil! On n’est donc plus dans le romantisme mais dans l’action politique. Si la famille de Sylvestre et Terezinha reste sur son lopin, elle n’ira pas grossir les bidonvilles de Sao Paulo.

Guerre contre les OGM. Le gouverneur de l’Etat du Parana, quant à lui, part en guerre contre les OGM bien que les autorités fédérales leur aient donné le feu vert. Il restreint l’usage du port à ces exportations pour des raisons sanitaires. Mais l’inquiétude va plus loin: ces cultures intensives polluent les nappes phréatiques, épuisent les sols.

Les pièges de l’agro-industrie sautent aux yeux: elle se base sur une répartition inéquitable des ressources, sur une charge environnementale néfaste, et sur des spéculations mondiales dont on voit aujourd’hui les effets. Autre talon d’Achille: les engrais, la mécanisation, le transport, c’est une chaîne gloutonne de pétrole. La hausse de son coût entraîne celle de l’alimentation.

Cette soudaine hausse des prix agricoles a pourtant des effets positifs. Les paysans, petits et grands, en profitent. Beaucoup de propriétaires remettent en culture des terres en friche. Attirés aussi par la demande en végétaux destinés aux biocarburants. Attention: sujet sensible. Le Brésil en est le deuxième producteur du monde. Et le président Lula continue à défendre cette option, compatible selon lui avec d’autres formes d’agriculture. Et puis que le monde paie un peu plus cher sa nourriture, affirme-t-il, n’est que justice!

Cette affirmation provocante n’entame pas sa popularité (plus de six Brésiliens sur dix lui gardent leur confiance). Pour une raison simple: sa politique sociale. Les familles à très bas revenus reçoivent notamment une aide (la «bolsa familiar») d’une centaine de dollars par mois sous forme de bons alimentaires... à condition qu’elles envoient leurs enfants à l’école.

Le casse-tête, comme dans toute l’Amérique latine, s’appelle réforme agraire. Elle est en route au Brésil, mais lentement et avec bien des revers. Les conflits autour des propriétés contestées restent durs, souvent meurtriers. Les espaces attribués aux «paysans sans terre» sont peu productifs. Faute de savoir-faire, faute d’organisation, ces exploitations familiales changent souvent de mains. C’est pourquoi les syndicats de petits et moyens agriculteurs militent avant tout pour la formation, pour l’entraide collective.

Jean-Marc von der Weid, Brésilien d’origine suisse, travaille sur ce terrain et le connaît bien: «Ce n’est pas en envoyant des experts qui prétendent tout savoir que nous changerons les méthodes et les mentalités. Il faut plutôt aider les paysans à se rassembler, à chercher ensemble les solutions adaptées localement.»

Contre le lobby. Ces efforts se heurtent évidemment au puissant lobby des grands propriétaires orientés vers l’exportation. Mais la crise alimentaire d’aujourd’hui renforce le camp des petits et moyens agriculteurs.

Ceux-ci par ailleurs n’ont rien contre la libéralisation des échanges. Quitte à contredire les idéologues de l’«altermondialisme». Ils veulent que leur pays puisse à la fois nourrir ses habitants et exporter. Le syndicaliste paysan qui nous conduit sur les routes du Parana se demande ce que la Suisse produit. Du lait, du blé, et aussi du tabac, du sucre... Stupeur. Du tabac, du sucre, vraiment? Et c’est rentable? Non, mais ces productions sont subventionnées. Silence lourd dans la camionnette...

Nous voilà au-delà du Brésil. Tant que les Etats-Unis et l’Europe fausseront le jeu du marché international, tant que leurs produits subventionnés inonderont les pays pauvres, la petite comme la grande agriculture y dépériront. Entraînant l’exode rural, la misère et la faim.

Le pari du siècle est là. L’agriculture industrielle ne suffira plus à nourrir la planète. L’heure est venue de libérer les plus modestes travailleurs de la terre. Au nom de la nécessité autant que de la justice.

DEUX SUISSES EN POINTE

Le Brésilien d’origine suisse Jean-Marc von der Weid, ancien dirigeant étudiant, militant connu contre la dictature militaire dans les années 70, est aujourd’hui l’un des promoteurs les plus actifs pour une agriculture familiale et durable. Cet économiste agricole a créé une ONG (AS-PTA) qui travaille avec quelques milliers de famille dans le sud du Brésil, au Parana, et dans le nord-est, au Paraiba. Ses techniciens conseillent les paysans mais les aident surtout à s’organiser, à échanger les connaissances. L’organisation étend son réseau vers d’autres semblables, en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Financée principalement par des oeuvres d’entraide européennes et nord-américaines (pas suisses malheureusement!), l’ONG dirigée par Jean-Marc von der Weid et Silvio Gomes de Almeida est de plus en plus reconnue et sollicitée par les autorités brésiliennes.

L’agronome suisse Hans Rudolf Herren, après une carrière de praticien et de chercheur en Afrique, a constitué un cercle de 400 scientifiques (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science ans Technology for Development). Ceux-ci viennent de déposer un document lors d’une conférence officielle à Johannesburg. Il a reçu l’approbation de 60 pays et de la Banque mondiale. Seules des multinationales comme Monsanto et Syngenta s’en distancient. Sa conclusion: nous avons les connaissances qui permettent de nourrir l’humanité même quand nous serons neuf milliards. Mais «les crises alimentaires vont augmenter tant qu’on poursuit sur la lancée actuelle. Nos méthodes épuisent les sols et consomment trop de pétrole. Aujourd’hui, l’humanité grignote son capital-terre.»

Les gnomes de Zurich fidèles à eux-mêmes

Il y a de terribles maladies dont les patients et leur entourage nient longtemps la gravité. Pour garder le moral, comme on dit. Toutes sortes de stratégies sont bonnes pour nier la réalité.

La Suisse fait de même face au désastre de son mammouth bancaire.

Les médias spécialisés disent tout sur la crise. Mais l’opinion publique reste d’un flegme étonnant. Elle cherche surtout des raisons de se rassurer sur l’impact que peut avoir «l’accident». Preuve en est la docilité avec laquelle l’assemblée des actionnaires d’UBS a gobé le message de dirigeants impliqués jusqu’au cou dans les fautes commises. Comme dit L’AGEFI, «on ne change pas une équipe qui perd».

Il est vrai que le chiffre des pertes dues à l’incompétence de cette bande dépasse l’entendement. Quarante milliards, c’est quoi? Ce que la Confédération dépense en sept ans pour la formation et la recherche. Bien plus que le coût des nouveaux tunnels alpins. Deux fois le revenu de la TVA helvétique. Deux fois le PIB du Luxembourg. A peu près celui de la Roumanie avec ses 22 millions d’habitants. Une somme qui suffirait à effacer la dette de plusieurs pays d’Afrique.

Les conséquences sur l’économie suisse sont difficilement chiffrables. On s’attend à quelques milliers d’emplois supprimés. A des pertes fiscales substantielles. Aucune économie, celle du Luxembourg mise à part, ne dépend autant de son secteur bancaire. Ce n’est pas le pire. Et nous pourrons vivre aussi avec une restriction du crédit privé même si elle refroidira la machine. Mais, à terme, qui peut mesurer le dommage international infligé à la place financière? Personne. Il fut un temps où la Suisse était considérée comme un grand carrefour aéronautique: depuis la fin de Swissair, ce n’est plus le cas. Elle était le symbole même de la sagesse bancaire. Tempi passati.

Au croisement de ces deux mutations, un homme a joué un rôle clé: Peter Kurer, président actuel d’UBS, l’ami intime de Marcel Ospel.

Tout a été dit sur les causes techniques du dérapage. Mais ses raisons profondes n’ont pas été explorées. Comment des dirigeants ont-ils pu en arriver à un tel aveuglement? L’appât du gain n’explique pas tout. Il y a là aussi une affaire de culture.

Les gnomes de Zurich n’ont jamais aussi bien mérité cette appellation. Ce sont de petits hommes unidimensionnels. Des comptables bornés et avides, le nez collé sur le profit immédiat, égarés dans leurs propres échafaudages, pris les pieds dans le tapis sans rien comprendre au fond ce qui leur arrive. L’histoire? La philosophie? La science politique? La psychologie? Tout cela est du chinois pour eux. Leur univers mental est plus proche de celui du croupier de casino que du stratège de haut vol. Ils n’ont pas vu plus loin que le bout de leurs profits immédiats.

Le nouveau patron du géant de la Paradeplatz illustre cet abîme dans l’interview qu’il vient de donner à nos confrères du SonntagsBlick. Peter Kurer est très content de lui. «Nous avons managé la crise avec sang-froid.» «J’étais responsable du management des risques juridiques. En toute modestie, je pense que nous avons bien maîtrisé ces risques.» Les critiques qui ont fusé de toutes parts à sa désignation? Il n’en a cure. «J’ai confiance: en fin de compte, c’est moi qui déterminerai quand je me retirerai.» Il se trouve si fort: «J’ai souvent le visage d’un joueur de poker.» Une référence pas trop rassurante!

Les structures seront revues, les procédures aussi, le périmètre de la banque sera réduit, mais la culture d’entreprise qui a conduit au désastre ne changera pas. Garder son argent dans cette maison relève plus du fétichisme que de la confiance dans l’avenir.

Au-delà de ces personnages se pose une plus vaste question. Les dirigeants de cette branche sauront-ils prendre le virage mental dont furent capables autrefois les horlogers frappés par la crise ou les ingénieurs à l’aube des nouvelles technologies? Les banquiers zurichois n’en prennent pas le chemin.

Et, à l’échelle du monde, la dérive financière ne débouche pas davantage sur une réflexion fondamentale. Encore moins sur des perspectives vraiment novatrices.

Comme disent les médecins désemparés à leurs patients: «Votre cas ne se présente pas très bien, mais ayez confiance, gardez le moral.»

Un peu court.

La cité opulente et malade

On apprend même à se méfier des chiffres. Les réviseurs nous ont si longtemps raconté que les banques étaient plus que saines grâce à leurs comptes mirifiques. Alors que cette façade cachait une réalité faisandée.

Il en va de même avec les entités publiques. Le niveau de l’endettement, le taux des impôts ne disent pas tout sur leur état. Exemple. Sur le papier, la situation de la commune de Montreux ne peut que faire des envieux. Vingt millions d’excédents en 2006, des réserves de cinquante millions! Pas mal pour 23 000 habitants.

En réalité, la ville va mal. Les petits commerces disparaissent (il n’y a même plus de boucher-artisan!). Sous la belle structure métallique 1900, le marché est misérable. Les Montreusiens vont faire leurs achats à Vevey. Les hôtels ferment les uns après les autres, remplacés par les appartements de luxe. Et la spéculation immobilière fait rage, empoisonnant le climat civique.

Ne parlons pas de la dimension esthétique: on s’est habitué aux désastres. Depuis qu’une «tour d’ivoire» hideuse a planté sa balafre, depuis que la Maison des congrès impose sa silhouette lourdingue et emberlificotée, on ne peut que s’attendre au pire dès que les grues s’agitent dans le paysage.

Mais le mal est aussi ailleurs. Il se brasse tant d’argent autour de l’immobilier qu’inévitablement se dégage une puanteur: les soupçons de corruption.

L’arrestation du municipal en charge de ces dossiers depuis dix ans fait jaser. Entre-temps libéré, toujours au bénéfice de la présomption d’innocence, ce magistrat reste inculpé, écarté de ses fonctions, mis au ban de son parti (socialiste). Depuis que le journal local a disparu, il n’est pas facile de s’informer. Mais la nature a horreur du vide. Voilà que le modeste hebdo gratuit Le Régional enquête assidûment sur le cas. Son rédacteur, Serge Noyer, a déjà fait sauter l’ex-syndic de Vevey en révélant ses petits travers. Aujourd’hui, il fait trembler les édiles de Montreux en alignant des faits dûment vérifiés.

Le patron de ce que l’on ose à peine appeler «l’urbanisme» est dans les meilleurs termes avec les promoteurs. En particulier avec celui qui a racheté à la ville un superbe domaine arborisé, à Fontanivent, autrefois légué à la commune: 23 000 mètres carrés vendus pour 7,6 millions de francs, soit 325 francs le mètre. Une aubaine! Comme il est curieux de comparer les prix du marché à ceux qu’acceptent certaines municipalités quand elles se défont d’un bien...

D’étranges coïncidences s’accumulent. Au lendemain de cette vente, le municipal suspect achète sa maison, après avoir reçu, semble-t-il, un prêt sans intérêt du promoteur. Comme par hasard, il acquiert au même moment le yacht de ses rêves ancré au Basset. Et tout se fête par un voyage à l’île Maurice en 1ère classe!

Le malaise politique n’est guère dissipé par le syndic, Pierre Salvi. Interrogé sur d’éventuels conflits d’intérêts, il répond: «J’entretiens moi-même en tant que syndic des relations très étroites avec beaucoup de monde. Est-ce normal ou pas?» La belle amitié du bâtisseur et du municipal ? «Je ne suis ni dans leur tête ni dans leurs agendas...»

Il est vrai que ce gentil politicien n’a jamais brillé par l’acuité du propos. Lors de son bref passage au Conseil national, il a inscrit son nom dans la longue liste des zombies qui ont flotté dans la vie politique sans jamais laisser la moindre trace.

Quand les millions pleuvent dans la caisse publique au fur et à mesure que meurent les vieux riches, pas besoin d’être un aigle. La municipalité de cette ville à la fois opulente et malade n’avait qu’un grand projet: bâtir un luxueux hôtel de police. Enterré par référendum populaire. Elle devait aussi moderniser les abattoirs. Coût prévu: 9 millions. Dépassement: 8 millions! Le tribunal n’a rien trouvé de condamnable. Mais le juge d’instruction a néanmoins dénoncé au passage «un mélange d’incompétence, de légèreté, de désorganisation et de précipitation.»

Le piège de ces faits divers locaux, c’est qu’on ne les aborde que sous l’angle judiciaire. Tout est fait pour escamoter leur dimension politique. En fait, là comme dans tant d’autres lieux touristiques enfiévrés par le fric de l’immobilier, les pratiques troubles induisent un glissement de la morale publique. Peu à peu on se met à trouver normal les petits services rendus entre copains (de tous bords!), les renvois d’ascenseurs entre autorités compréhensives et bâtisseurs aux dents longues. Des broutilles? Peut-être, mais mises bout à bout, elles finissent par enfoncer la cité dans le cynisme et l’écœurement.

Les trompe-l’Œil de l’écologie

Pour jeter un froid à la table des conformistes, rien de plus facile. Osez dire que l’homme n’est pas forcément à l’origine du réchauffement climatique.

L’ex-ministre français et géochimiste Claude Allègre est devenu une tête de Turc pour l’avoir affirmé. Dans sa dernière chronique du Point, il relève que l’année 2007 a été marquée... par un refroidissement, dûment constaté par des institutions de renom. Des froidures exceptionnelles ont été enregistrées en Amérique du Nord et du Sud, en Chine, en Sibérie. Et nos Alpes ont connu un bel enneigement.

Allègre constate un «changement climatique» qui va au-delà de la notion de réchauffement dû à l’effet de serre. Il voit une «montée des extrêmes» dont il avoue ne pas connaître les causes.

Il ne préconise pas la passivité. De toute façon, l’épuisement des réserves d’hydrocarbures exige des mesures drastiques. Mais il pense qu’en se fixant sur la question des émanations de CO2, nos sociétés passent à côté d’autres défis que pose notre adaptation aux nouvelles conditions.

Isolé, le trublion? Pas sûr. Voici qu’un professeur de l’EPFL, le géographe Jacques Lévy, propose une approche semblable. Il le fait dans un ouvrage remarquable, L’invention du monde* qui fait le tour de la notion de mondialisation sous ses aspects les plus divers. L’écriture est académique, c’est-à-dire lourde, jargonnante, emberlificotée. Le livre, heureusement bien illustré et émaillé de références littéraires plaisantes, vaut cependant un effort de lecture. Il ouvre une foule de perspectives stimulantes, il démonte les clichés, il prend de la hauteur... et des risques. Car mettre en avant la complexité des phénomènes et pourfendre les affirmations simplistes en est un.

Lévy est un scientifique d’envergure, il fréquente les universités françaises, américaines, allemandes, il publie de nombreux livres. C’est un esprit à la fois sérieux et libre.

On est donc tenté de le suivre dans ce qu’il dit du changement climatique. Lui aussi préfère ce terme à celui de réchauffement. Lui aussi met l’accent sur les contradictions observées: les thermomètres tendent à monter ici, à baisser là. «On comprend mal les distorsions entre les températures de l’océan et celles des continents, entre les températures au sol et celles qu’on mesure en altitude. Ce ne sont pas des détails car notre incapacité à transformer des mesures analytiques en explications systémiques jette le doute sur l’ensemble de la construction explicative.»

Le professeur soudain s’ébroue, largue les phrases pédantes et lance une pique qui va faire hurler: «La conscience écologique se fraie un chemin, depuis un demi-siècle, à travers les dénégations aveugles et les prédictions prophétiques.»

Piquant de lire cela dans un bouquin truffé de tableaux chiffrés et de références savantes. Ce qui irrite Lévy, c’est la tendance actuelle à voir en l’homme la cause de tous les bouleversements. Comme s’il y avait une nature en soi équilibrée et contre elle une humanité perturbatrice.

Il démonte les ressorts d’une idéologie «à forte tonalité expiatoire» qui semble marquer «le retour d’un naturalisme conservateur en politique». Exemple concret: la croisade contre le transport aérien (3% de la production humaine des gaz à effet de serre). Lévy relève que l’attaque contre la mobilité est typique des Etats totalitaires, nazi, communiste ou islamiste (pour les Saoudiens, officiellement, «le tourisme n’est convenable qu’à des fins de prédication»). Il aurait pu citer aussi ce dignitaire cubain qui répondait à un étudiant fâché de ne pouvoir sortir de l’île: «Si tous les habitants de la planète se mettaient à voyager, ce serait la catastrophe.»

D’accord ou pas, peu importe. Chapeau à cet universitaire qui apporte des faits, puise aux meilleures sources et a le courage de ramer à contre-courant.

Cet ouvrage collectif suscite le débat sur bien d’autres sujets avec compétence et vigueur. Il fait ressortir la dimension profonde de la mondialisation, ces espaces nouveaux − pas seulement économiques − qui se créent à travers la boule en dépassant les Etats-nations au grand désarroi de ceux-ci. Mouvement porteur de risques mais de chances aussi. On aimerait recommander le livre à certains dirigeants politiques qui rabâchent les idées reçues. Mais il est un peu difficile d’accès aux paresseux. Ceux-là même qui croient sauver la planète en imposant simplement une taxe sur le CO2.

*L’invention du monde, une géographie de la mondialisation.

Ouvrage collectif dirigé par Jacques Lévy. Sciences Po, 406 p.