Une révolution s’impose: réhabiliter la petite agriculture. Quitte à bousculer les géants de l’agrobusiness. Le Brésil s’y essaie, encore timidement. Ce choix pose des questions universelles: quel usage de la terre? Quelle répartition de ses richesses?
Le Sud brésilien est verdoyant. La capitale de l’Etat du Parana, Curitiba, est l’une des plus prospères d’Amérique latine. Une part de sa richesse provient du soja. Troublant spectacle: les étendues vertes sont uniformes, pas un plant ne dépasse, pas une herbe folle, pas une fleur téméraire ne se glissent entre les rangs. Et pour cause: la plupart des propriétaires ont choisi la voie des semences génétiquement modifiées. Ils arrosent les cultures d’herbicides qui éliminent toute végétation hors du grain désiré. Dans la province, trente mille «fazendeiros» se partagent près de 70% des 16 millions d’hectares, et trois cent mille petits paysans se contentent des 27% restants.
On roule des heures, on croise peu de monde. Les machines font le travail. Au bout d’un vallon, apparaît une modeste ferme (8 hectares), avec quelques vaches, deux chevaux qui paissent entre les arbres, de petits champs de maïs et de manioc. Ce petit domaine est coincé entre les surfaces céréalières et une forêt d’eucalyptus bien alignés, plantée par un investisseur avisé: la production de cellulose est aussi très rentable.
Sylvestre, silhouette maigre, regard vif, milite pour le regroupement des petits agriculteurs de la région. Avec une option claire: la production écologique. Surtout pas de produits chimiques. Son vocabulaire a changé: autrefois il parlait de «remèdes», maintenant, il dit «poisons». «Chaque fois que le voisin asperge ses champs, je tombe malade, je tousse, j’attrape mal à la tête. Au début, je ne savais pas ce que c’était. Mais les médecins m’ont dit que c’était un sorte d’empoisonnement. Alors moi, je ne veux pas de ça.»
Décidés à se libérer de la dépendance des semenciers industriels, Sylvestre et ses amis retrouvent des graines d’autrefois, bien adaptées au lieu, ils les testent, se les échangent à travers un réseau de «banques». Non sans déboires: ici et là, des rangées d’épis de maïs restent souffreteux. Avec des succès aussi: bien menée, la production bio peut être aussi fructueuse que selon les méthodes conventionnelles et sans les coûts des adjuvants chimiques. Mais elle exige beaucoup de main-d’œuvre. Celle-ci ne manque pas: Sylvestre et Terezinha ont six enfants. Et puis il y faut beaucoup d’ingéniosité. «La commune nous prête un camion pour aller chercher des roches que l’on concasse et que l’on utilise comme engrais.» Tous les déchets végétaux sont bien sûr récupérés. Le jardin potager fournit fruits, légumes... et plantes médicinales. Cochons et poules gambadent dans leurs enclos.
Du lait pour les enfants. Le rêve de Sylvestre? Trouver les moyens, avec ses amis, de monter une installation pour la pasteurisation du lait. Il y aurait un marché: l’Etat en offre un litre par jour à tous les enfants de moins de 3 ans dans le cadre du programme de lutte contre la faim lancé par le président Lula.
Les experts ont longtemps souri de ces expériences. Le gouvernement brésilien, lui, les prend au sérieux. A côté du Ministère de l’agriculture qui veille aux intérêts des grands producteurs, il en existe un autre, celui du développement rural qui tente de retenir la population paysanne sur ses terres. Selon le ministre Guilherme Cassel, 60% des aliments consommés au Brésil proviennent de l’agriculture familiale. Un dixième du PIB du Brésil! On n’est donc plus dans le romantisme mais dans l’action politique. Si la famille de Sylvestre et Terezinha reste sur son lopin, elle n’ira pas grossir les bidonvilles de Sao Paulo.
Guerre contre les OGM. Le gouverneur de l’Etat du Parana, quant à lui, part en guerre contre les OGM bien que les autorités fédérales leur aient donné le feu vert. Il restreint l’usage du port à ces exportations pour des raisons sanitaires. Mais l’inquiétude va plus loin: ces cultures intensives polluent les nappes phréatiques, épuisent les sols.
Les pièges de l’agro-industrie sautent aux yeux: elle se base sur une répartition inéquitable des ressources, sur une charge environnementale néfaste, et sur des spéculations mondiales dont on voit aujourd’hui les effets. Autre talon d’Achille: les engrais, la mécanisation, le transport, c’est une chaîne gloutonne de pétrole. La hausse de son coût entraîne celle de l’alimentation.
Cette soudaine hausse des prix agricoles a pourtant des effets positifs. Les paysans, petits et grands, en profitent. Beaucoup de propriétaires remettent en culture des terres en friche. Attirés aussi par la demande en végétaux destinés aux biocarburants. Attention: sujet sensible. Le Brésil en est le deuxième producteur du monde. Et le président Lula continue à défendre cette option, compatible selon lui avec d’autres formes d’agriculture. Et puis que le monde paie un peu plus cher sa nourriture, affirme-t-il, n’est que justice!
Cette affirmation provocante n’entame pas sa popularité (plus de six Brésiliens sur dix lui gardent leur confiance). Pour une raison simple: sa politique sociale. Les familles à très bas revenus reçoivent notamment une aide (la «bolsa familiar») d’une centaine de dollars par mois sous forme de bons alimentaires... à condition qu’elles envoient leurs enfants à l’école.
Le casse-tête, comme dans toute l’Amérique latine, s’appelle réforme agraire. Elle est en route au Brésil, mais lentement et avec bien des revers. Les conflits autour des propriétés contestées restent durs, souvent meurtriers. Les espaces attribués aux «paysans sans terre» sont peu productifs. Faute de savoir-faire, faute d’organisation, ces exploitations familiales changent souvent de mains. C’est pourquoi les syndicats de petits et moyens agriculteurs militent avant tout pour la formation, pour l’entraide collective.
Jean-Marc von der Weid, Brésilien d’origine suisse, travaille sur ce terrain et le connaît bien: «Ce n’est pas en envoyant des experts qui prétendent tout savoir que nous changerons les méthodes et les mentalités. Il faut plutôt aider les paysans à se rassembler, à chercher ensemble les solutions adaptées localement.»
Contre le lobby. Ces efforts se heurtent évidemment au puissant lobby des grands propriétaires orientés vers l’exportation. Mais la crise alimentaire d’aujourd’hui renforce le camp des petits et moyens agriculteurs.
Ceux-ci par ailleurs n’ont rien contre la libéralisation des échanges. Quitte à contredire les idéologues de l’«altermondialisme». Ils veulent que leur pays puisse à la fois nourrir ses habitants et exporter. Le syndicaliste paysan qui nous conduit sur les routes du Parana se demande ce que la Suisse produit. Du lait, du blé, et aussi du tabac, du sucre... Stupeur. Du tabac, du sucre, vraiment? Et c’est rentable? Non, mais ces productions sont subventionnées. Silence lourd dans la camionnette...
Nous voilà au-delà du Brésil. Tant que les Etats-Unis et l’Europe fausseront le jeu du marché international, tant que leurs produits subventionnés inonderont les pays pauvres, la petite comme la grande agriculture y dépériront. Entraînant l’exode rural, la misère et la faim.
Le pari du siècle est là. L’agriculture industrielle ne suffira plus à nourrir la planète. L’heure est venue de libérer les plus modestes travailleurs de la terre. Au nom de la nécessité autant que de la justice.
DEUX SUISSES EN POINTE
Le Brésilien d’origine suisse Jean-Marc von der Weid, ancien dirigeant étudiant, militant connu contre la dictature militaire dans les années 70, est aujourd’hui l’un des promoteurs les plus actifs pour une agriculture familiale et durable. Cet économiste agricole a créé une ONG (AS-PTA) qui travaille avec quelques milliers de famille dans le sud du Brésil, au Parana, et dans le nord-est, au Paraiba. Ses techniciens conseillent les paysans mais les aident surtout à s’organiser, à échanger les connaissances. L’organisation étend son réseau vers d’autres semblables, en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Financée principalement par des oeuvres d’entraide européennes et nord-américaines (pas suisses malheureusement!), l’ONG dirigée par Jean-Marc von der Weid et Silvio Gomes de Almeida est de plus en plus reconnue et sollicitée par les autorités brésiliennes.
L’agronome suisse Hans Rudolf Herren, après une carrière de praticien et de chercheur en Afrique, a constitué un cercle de 400 scientifiques (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science ans Technology for Development). Ceux-ci viennent de déposer un document lors d’une conférence officielle à Johannesburg. Il a reçu l’approbation de 60 pays et de la Banque mondiale. Seules des multinationales comme Monsanto et Syngenta s’en distancient. Sa conclusion: nous avons les connaissances qui permettent de nourrir l’humanité même quand nous serons neuf milliards. Mais «les crises alimentaires vont augmenter tant qu’on poursuit sur la lancée actuelle. Nos méthodes épuisent les sols et consomment trop de pétrole. Aujourd’hui, l’humanité grignote son capital-terre.»
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