Le Romand qu'il faut aux Romands

 

 

Les candidats au Conseil fédéral doivent-ils exhiber leur généalogie pour entrer dans la course ? Se demander qui a droit au label « Romand » et qui n’y a pas droit est absurde. Un Jean Ziegler est-il un moins bon Genevois parce qu’il a gardé son accent ? Un Roger de Weck qui, en parfait Fribourgeois, s’exprime parfaitement dans deux langues, à l’aise dans les deux cultures, doit-il à tout prix choisir entre l’une ou l’autre étiquette ? Dans cette logique « ethnique » va-t-on s’offusquer demain des ambitions fédérales du conseiller d’Etat vaudois Pascal Broulis parce que son nom est grec ? La Suisse, bien heureusement, n’est pas la Belgique. Elle vit plutôt bien sa diversité… même si celle-ci complique la vie politique.

 

C’est le politologue le plus pertinent de Suisse romande, François Cherix, qui a trouvé la meilleure formule : « On ne naît pas Romand, on le devient. » Que veut-il dire par là ? Un digne représentant de cette minorité est une personnalité qui voit plus loin que son clocher, qui a une forte conscience de ce que cette partie du pays peut apporter à toute la Suisse. Quelqu’un qui secoue l’indifférence croissante des Alémaniques à l’endroit des Confédérés latins. Quelqu’un qui connaît et fait valoir les atouts de cette Romandie si souvent réduite à quelques clichés.

 

Pour en arriver là, il y faut un héritage culturel, mais aussi une expérience de vie, un parcours intellectuel. Prenez le cas de Pascal Couchepin. A ses débuts dans la politique, à Martigny, le terme de « romand » ne signifiait pas grand’chose pour lui. Il était d’abord valaisan. Avec un rêve: sièger sous la Coupole fédérale. Lorsqu’il parvint à son but, en se frottant aux réalités, son horizon s'élargit et il découvrit peu à peu combien il est difficile, pour les Romands, de se faire une juste place sur une scène dominée par la majorité alémanique.

 

Comme son prédécesseur Jean-Pascal Delamuraz, il se désolait de voir si peu de hauts fonctionnaires francophones dans l’administration. Il dut constater que tous les textes fédéraux sont pensés et écrits en allemand, plus ou moins bien adaptés en français et en italien. Il dut se résigner devant un fait choquant: les commandes de la Confédération vont d'abord vers la Suisse allemande, les fournisseurs romands étant le plus souvent ignorés par des bureaucrates qui craignent de devoir parler français. Enfin Couchepin, comme tant d'autres, mesura la difficulté à convaincre l'opinion lorsqu'on ne la séduit pas en « schwyzerdütsch ».

 

C'est dire qu'il faut à tout conseiller fédéral romand une énergie redoublée. Un sûr instinct politique. Et de solides compétences linguistiques. Un ministre alémanique qui baragouine le français, ce n'est pas trop grave. Un Romand qui perd pied en allemand est marginalisé.

 

Avons-nous aujourd'hui de tels talents ? Il y en a plus d'un mais pas forcément chez les libéraux-radicaux. Alors que dans ce parti on trouverait de fortes personnalités à l'autre bout du pays. Quel dilemme absurde...Si deux ou trois membres du collège partaient en même temps, le jeu s'ouvrirait. Des carrures romandes, mais marquées à gauche, pourraient venir renforcer le gouvernement. Le système des démissions isolées, laissées aux caprices de ces messieurs-dames, réduit les chances de trouver les meilleurs, au juste moment, dans la région linguistique dont c'est le tour. Cette manière de faire satisfait l'ego de nos dirigeants mais elle nuit au pays.

La solitude d'Israël

L’affiche apparue à Jérusalem montre « Barak Hussein Obama » portant la « keffieh » palestinienne et le traite d’antisémite, de « Jew hater ». L’extrême-droite qui insulte ainsi le président des Etats-Unis est très minoritaire. Mais le malaise qui s’est installé entre Obama et Israël est profond. 

Et ce n’est pas le discours du premier ministre israélien qui arrange les choses. Les chancelleries occidentales saluent « un pas en avant ». Sans y croire un instant. Netanyahu a accepté du bout des lèvres la perspective d’une « entité démilitarisée » en forme d’Etat. Mais comme le dit le quotidien « Maariv », « les conditions impossibles qu’il pose aux Palestiniens – et qui reviennent à leur suggérer de se convertir au sionisme – donnent l’impression qu’il cherche plus à esquiver la paix qu’à la prendre à bras-le-corps. » 

Son propos est à la fois colonial et raciste. Colonial parce que le processus de colonisation devrait se poursuivre en « Judée et Samarie ». Raciste, parce que les Palestiniens sont invités à reconnaître en Israël un « Etat juif », ce qui revient à discriminer un million d’Arabes israéliens. La démarche est celle qui inspira l’apartheid sud-africain : à la ségrégation, on ajoute la création d’un Etat-bidon, impuissant, sous contrôle. La future Palestine, selon Netanyahu, doit être un « bantoustan ». 

Rien donc ne changera. La transformation progressive de Jérusalem en une ville exclusivement juive. L’expansion des colonies sur des terres volées. Les tracasseries et les humiliations quotidiennes imposées à la population des territoires occupés. L’enfermement de Gaza, empêchée de surcroît de panser convenablement ses plaies. L’emprisonnement de milliers de Palestiniens. 

Au plan politique cependant, la donne est nouvelle. Jamais Israël n’a été aussi isolé. Les Occidentaux ont encore des paroles aimables mais sur le fond, la divergence entre eux et les dirigeants actuels de l’Etat hébreu reste totale. C’est peu dire que le discours du Caire d’Obama a mal passé. Il a jeté un terrible coup de froid. 

Pour plusieurs raisons. L’éloge de l’islam a choqué. Le lien établi entre la création d’Israël et l’Holocauste a paru restrictif : le projet sioniste, bien antérieur à l’horreur nazie, n’a pas été approuvé comme tel. La souffrance juive a été évoquée, mais aussi « la douleur du déracinement » des Palestiniens. Enfin il y eut aussi un passage, peu cité, qui a semé le trouble. « Je comprends, a déclaré Obama, ceux qui protestent contre le fait que certains pays disposent d’armes que d’autres n’ont pas. Aucune nation ne doit choisir quelles nations ont le droit de posséder l’arme nucléaire. C’est pourquoi j’ai réaffirmé fortement l’engagement des Etats-Unis dans la recherche d’un monde sans armes nucléaires. » 

Dans cette logique, le problème des visées iraniennes se pose en termes nouveaux. Certes les grandes puissances ne sont pas près de renoncer à l’arme atomique. Mais elles pourraient un jour demander à l’Iran… et à Israël d’y renoncer tous deux. Car la bombe israélienne dont on parle si peu contrevient aussi aux efforts entrepris contre la dissémination du nucléaire militaire.  

Obama veut rester fidèle à cet allié plus proche qu’aucun autre. Mais son attitude est à l’opposé de celle de Bush qui se laissait convaincre par un simple téléphone des amis de Jérusalem. Son parcours, si peu européen, marqué par sa connaissance de l’islam, par l’héritage noir, le pousse à considérer la destinée juive avec un certain recul. Au nom de l’équité… et des intérêts américains, il semble attacher autant d’importance à de bonnes relations avec le milliard de Musulmans qu’avec les quelques millions de Juifs. 

Entre lui et Netanyahu, c’est l’épreuve de force. Si les négociations entre Israéliens et Palestiniens n’ont pas commencé à la fin de l’année – et on ne voit pas comment cela se pourrait – le discours du Caire apparaîtra comme une simple performance rhétorique. Ce serait le premier grand échec de ce président.  

Mais si celui-ci parvient à établir un vrai dialogue avec l’Iran, Israël se retrouvera dans une solitude bientôt intenable. Or en dépit de l’indignation des démocrates et des manifestations de Téhéran, le sulfureux Ahmaninedjad est assez fort aujourd’hui pour se permettre de parler avec les Américains.

Vous avez dit justice sociale ?

L’idée que la politique a notamment pour but de réduire les inégalités est-elle en train de disparaître ? Possible. 

Les élections européennes donnent un signe troublant. La social-démocratie, sonnée debout, avait un credo simple : on ne fait pas la révolution, on gère sagement, on ne touche pas au capitalisme mais on adoucit ses rigueurs. Cela aurait pu plaire en temps de crise. Or c’est le contraire qui s’est produit.  

Le message des électeurs, dans toute l’Europe, peut se résumer ainsi : gouvernants de droite, continuez, faites que tout redevienne comme avant, tant pis pour les revendications sociales. 

Et ceux qui rêvent encore de changer le monde ? Ils ont boudé les socialistes, trop pépères, trop attendus. Beaucoup se sont tournés vers la nouvelle utopie : l’écologie. Le défi n’est plus de soulager les pauvres mais d’amener toute la société à vivre différemment.  Cette louable préoccupation a pour effet de rendre ringard le discours de la gauche traditionnelle. Celle-ci est entrée sur ce terrain trop tard et avec une inégale conviction. 

Le résultat de ce glissement des sensibilités ? Mis à part les très minoritaires pourfendeurs français et allemands du capitalisme – deux exceptions en Europe -, à peu près plus personne ne donne une franche priorité au combat pour la justice sociale.  

La plupart des Britanniques tirent la langue, ne savent plus comment payer leur loyer,  mais ils ne croient plus que les travaillistes les défendront mieux que les conservateurs. Les Allemands, si touchés par la dépression mondiale, hurlaient hier lorsque le socialiste Schroeder voulait limiter certains droits acquis, et aujourd’hui, ils donnent la préférence aux démocrates-chrétiens qui proposent d’aller bien plus loin encore dans les sacrifices. Pourquoi ce changement ? Parce que le souci numéro un, c’est le redémarrage de l’économie. Peut-être aussi parce que, mine de rien, là comme ailleurs, nos sociétés s’habituent au fossé croissant entre riches et pauvres.  

Le phénomène ne date pas d’hier. Il est patent à l’est. Dans les pays ex-communistes,   tous les partis évitent le plus possible les thèmes sociaux, suspects de rappeler le vieux temps. Y compris à gauche. La plupart des Polonais vivent avec des salaires de misère alors que les prix sont faramineux. Cela ne les retient pas de voter pour le parti libéral. En Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie, la seule question qui échauffe le débat, c’est la montée en puissance de l’extrême-droite nationaliste. Comme aux Pays-Bas. Dans ce climat, n’allez surtout pas parler de lutte des classes ! 

C’est là un autre pan de la nouvelle carte idéologique européenne. Il siégera à Strasbourg une solide bande de députés décidés à saboter l’Union de l’intérieur. Des conservateurs britanniques aux eurosceptiques tchèques en passant par des xénophobes de tout poil. Ils n’y parviendront pas, mais ils feront tout pour freiner la machine… et surtout les avancées sociales. 

La droite classique est sûre d’elle. Parce qu’elle trouble l’ancienne donne. Parce qu’elle sait miser sur tous les tableaux. Et phagocyter ainsi ses adversaires. Le président français sait très bien jouer à la fois sur les registres de droite et de gauche. Le gouvernement polonais lâche juste assez de lest pour que la question sociale ne surgisse pas. Le parti de droite Fidesz, vainqueur en Hongrie, promet plus de cadeaux aux démunis que la gauche. L’apôtre tchèque du libre marché, Vaclav Klaus, se garde bien de toucher aux structures héritées du communisme qui soutiennent les rentes et les soins médicaux. Le milliardaire Berlusconi réussit à faire croire aux Italiens qu’il est le meilleur défenseur des petits. Même le patron de la Commission de Bruxelles, le très libéral Barroso se met soudain à plaider pour une sévère réglementation des marchés financiers. 

Si l’économie ne s’effondre pas davantage,  les protections  sociales ne sont donc pas vraiment menacées. Mais l’idéal de l’égalité entre les citoyens est passé de mode. Cette aspiration européenne, héritage de tant de luttes, cette différence d’avec les sociétés asiatiques ou américaines, trouve de moins en moins d’écho. Les super-riches peuvent dormir tranquilles. Quant à ceux qui galèrent, ils oublieront leurs soucis devant la télé. Il y a de si bons acteurs. A commencer par les politiciens. 

Le parti des pirates

Surprise en Suède : le troisième parti, selon les sondages, serait celui des pirates du net. Un certain Rick Falkvinge a réuni des dizaines de milliers d’opposants aux lois qui punissent les téléchargements illégaux. Et ce « Piratpartiet » pourrait décrocher deux députés au Parlement européen. 

Le discours de cet informaticien est incendiaire : sa formation serait « l’avant-garde d’une révolution technologique qui va changer la face du monde ». A la défense des droits à la propriété intellectuelle, il oppose la protection des citoyens: « Autoriser un Etat à fouiller dans la correspondance privée de deux internautes qui s’envoient des fichiers revient à lui permettre de lire le contenu des enveloppes que vous postez au courrier. » 

Au début, les Suédois ont souri. Aujourd’hui, ils s’interrogent sérieusement sur les limites à poser au pouvoir de l’Etat. A-t-il le droit de punir les petits malins qui chargent sans payer sur leur ordinateur films et musiques? Et en a-t-il vraiment les moyens ? Car les internautes de pointe trouvent sans cesse de nouveaux trucs pour détourner la surveillance des autorités. 

Le même débat a eu lieu en France. Le gouvernement a réussi, non sans peine d’ailleurs, à imposer une loi dite « Hadopi » qui punit les pirates, après deux mises en garde, par l’interruption de leur accès à internet. La plupart des créateurs, des maisons de disque, des producteurs de films ont applaudi. Mais à droite comme à gauche, des voix s’élèvent contre le privilège donné à l’Etat de décider qui a le droit d’accéder à la Toile et qui doit en être privé.  

Curieusement, cette discussion n’atteint pas la Suisse. En 2007, le Parlement a pourtant adopté une loi qui punit d’amendes et d’emprisonnement quiconque « utilise ou propose des outils permettant de contourner les mesures techniques efficaces servant à la protection des œuvres ».  Le délit se poursuit sur plainte. En pratique, qui télécharge des œuvres n’est pas punissable, mais celui qui les met à disposition d’autres usagers peut l’être. L’échange (pee-t-peer) est en principe illégal.  Pour l’heure, les procédures sont rares et les jugements plus encore. Les pirates n’ont pas trop de souci à se faire… 

Sur le fond, il est légitime de protéger les droits des créateurs. Que les industriels du téléchargement illicite se voient poursuivis, cela se justifie. Qu’en revanche les simples usagers soient traités en supects, comme cela se passe dans quelques pays, alors là, l’affaire se corse… 

La surveillance étatique des internautes est aussi problématique que le piratage lui-même. Pourtant elle se renforce partout. Au nom notamment de la lutte contre la pédophilie. Mais Big Brother n’est pas loin. 

En France, le gouvernement concocte un nouveau texte, dit « Loppsi », pour « loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ». Les services de l’Etat pourraient ainsi, à l’insu des intéressés, « accéder à des données informatiques, les observer, les collecter, telles qu’elles s’affichent pour l’utilisateur ou telles qu’il les y a introduit par saisie de caractères ». En clair, la police enverrait des logiciels mouchards sur votre machine et pourrait voir ainsi tout ce que vous y faites. 

En Suisse, l’administration fédérale suit de près ces innovations juridiques et technologiques. Suivra-t-elle le mouvement ? Le débat surgira tôt ou tard. Le risque est que nos parlementaire, pour la plupart peu familiers des dédales du web, avalent tout rond les arguments qu’on leur servira.  

Qu’il s’agisse de prévenir et réprimer les actes délictueux, qu’il s’agisse au contraire de protéger la sphère privée des citoyens,  les compétences manquent. Il n’y a pas que les députés qui sont un peu dépassés, les juges, les avocats, les policiers eux-mêmes sont souvent pris en défaut quand ils s’aventurent sur les sables mouvants de l’informatique. 

Il est vain de se lamenter sur les techniques qui éventent nos petits secrets. En l’absence d’un « parti des pirates »,  c’est à nous tous d’entrer dans les détails. De nous initier à des termes barbares. Suivre autant que faire se peut les innovations technologiques. Garder les pouvoirs à l’œil. Bref, rester dans le coup.  
 
 

L'Europe pourrit par la tête

S’il y a un sujet dont les Suisses se fichent totalement, c’est la campagne pour l’élection du Parlement européen. Nous devrions néanmoins ouvrir yeux et oreilles. La composition de cette assemblée marquera le cours de l’Union ces prochaines années. Ce qui bien sûr aura son influence sur nos relations avec elle. 

Il est vrai que la consultation du 7 juin suscite peu d’intérêt chez les citoyens européens. Parce que précisément, cette appellation ne veut pas dire grand’chose pour eux. Leur intérêt pour la politique reste d’abord national. Les dirigeants font de ces élections un test sur les rapports de force intérieurs. Nombre de gouvernements et de partis en profitent pour caser quelques amis en panne de carrière. L’argent manque pour les affiches. Les médias hésitent à mettre le paquet. 

Les causes de ce désintérêt sont nombreuses. Pour les uns, l’Union est trop libérale, pour d’autres trop interventionniste. Trop faible pour les uns, trop autoritaire pour les autres. Le projet paraît flou. Le doute s’insinue jusque chez ceux qui expriment par ailleurs un réel besoin d’Europe. Et puis la joute n’est pas spectaculaire. L’affrontement entre gauche et droite n’enflamme pas cet hémicycle. La recherche permanente du compromis ne passionne personne. 

Mais l’une des raisons du malaise est à chercher au sommet. L’Union européenne a la voix faible. Les figures de proue manquent. Aucun des chefs d’Etat actuels n’a l’autorité et le savoir-faire qui lui permettraient de porter un discours fort à l’échelle du continent. 

Et la commission ? Elle se tait. Quand la mégacrise a éclaté, beaucoup attendaient d’elle des propositions ambitieuses, des choix clairs. En vain. Il n’est arrivé de Bruxelles que des propos généraux ainsi que  le rappel appuyé de la modestie des moyens propres de l’Union et de la suprématie des pouvoirs nationaux. 

Pourquoi cette faiblesse ? Le président de la commission, José Manuel Barroso, n’a qu’une chose en tête : sa réélection qui devrait survenir cet été. Pour réussir, il lui faut ne froisser personne. Donc ne pas trancher entre ceux qui voulaient injecter beaucoup d’argent et ceux qui restaient réticents. Donc ne pas porter ombrage aux chefs d’Etat qui veulent rester sur le devant de la scène. Surtout ne pas avoir de vision. Toute perspective originale diviserait. L’ex-premier ministre portugais cultive donc une apparente modestie, un pragmatisme posé en principe. Le profil d’un gentil conseiller fédéral ! 

Ce libéral convaincu a longtemps plu à Londres. Mais là aussi, des critiques se font entendre. Le « Financial Times » vient de publier une diatribe signée de son spécialiste , Wolfgang Münchau. Le « président le plus faible de tous les temps » aurait « atrocement failli » dans la gestion de la crise, à la différence de la Banque centrale européenne. « On dit qu’un poisson pourrit par la tête, écrit le quotidien d’affaires, et c’est exactement ce qui va se passer ici. Rien ne sent plus mauvais dans la politique européenne que l’apparente inéluctabilité de la reconduction de Barroso pour un nouveau mandat de cinq ans(…) Ce serait un message désastreux. » 

Mais voilà, toute la droite va voter pour lui, et une partie de la gauche (ibérique et britannique) aussi. Même si un libéral comme le Belge Guy Verhofstadt résume l’enjeu ainsi : « Il nous faut une commission avec une stratégie. Celle-là n’en a pas. » 

L’équipe actuellement aux manettes n’a certes pas de réponse à la crise, pas de vision à long terme, mais elle proclame obstinément un message idéologique. Exemple : elle veut que tous les pays européens autorisent la vente de médicaments hors des pharmacies. La disposition vient d’être recalée par la Cour de justice ! Une tel dossier ne concerne en rien l’intérêt commun des Européens : elle devrait donc rester de la compétence des Etats. La commission, là, sort des clous. Elle ferait bien de se concentrer plutôt sur les défis de son ressort : tels l’économie, la recherche, l’écologie, la défense ou l’immigration. 

Le soutien à « cet homme vain et sans courage politique » (selon le FT) révèle chez les politiciens européens une fascination inconsciente de la médiocrité qui n’est pas de bon augure. Mais surprises et sursauts restent possibles.

Les livres de l’espoir

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S’il y a une bataille que la révolution cubaine a gagnée, c’est celle menée contre l’analphabétisme. Chacun sait lire dans la grande île. Mais lire quoi? Les journaux sont rares et affligeants. Les librairies sont dépourvues et poussiéreuses. Comme partout, l’internet suscite un immense espoir. Mais le régime fait tout pour en contrôler l’accès. Une disposition récente interdit aux Cubains d’aller surfer en douce dans le hall des grands hôtels équipés du wifi pour les hôtes étrangers.

Une jeune femme, Yoani Sanchez, réussit, de La Havane, à tenir un blog critique où elle raconte la vie quotidienne avec des mots nouveaux, vifs et drôles, jamais amers, avec des images aussi qui tranchent avec l’iconographie pétrifiée de la presse officielle. L’icône du net libre est honorée à l’étranger, maintes fois invitée en Europe, mais elle est empêchée de voyager, harcelée par la police, diffamée, accusée de tous les péchés contre-révolutionnaires.

Ces pages électroniques – d’autres blogueurs cubains se faufilent entre les obstacles – laissent entrevoir ce que pourraient produire tous les talents et les énergies encore bridées par un pouvoir gérontocratique.

J’y songeais l’autre jour en débarquant à Medellín, dans cette Colombie à la si piètre réputation. Cette ville, débarrassée des cartels de la drogue, certes encore en butte aux méfaits de redoutables mafias criminelles, a connu depuis une douzaine d’années une extraordinaire transformation. A la fois urbanistique, sociale et culturelle (L’Hebdo du 15 novembre 2007 lui a consacré un reportage de Michel Beuret). A la clé de ce succès, la construction d’un métro et d’un réseau original de téléphériques qui grimpent sur les hauteurs avoisinantes, couvertes de bidonvilles. Ces «quartiers populaires», comme on préfère dire, sont au cœur du crime, de l’exclusion, de la misère. Leurs habitants se battent non seulement pour survivre, mais aussi pour sortir de la marginalité, pour que leurs enfants accèdent à l’éducation et à la culture. Ce moyen de transport unique en son genre fait tomber les cloisons. Il permet d’échapper aux voyous qui rançonnent les passants dans les ruelles boueuses où l’on fait circuler les marchandises… à dos d’âne. Il met le centre de la ville à quelques minutes des périphéries.

Ce n’est pas tout. Les responsables de la société du métro (à la fois privée et publique) expliquent que transporter les gens ne suffit pas. Il faut leur apporter plus: ce qu’ils appellent la «métroculture». Dans les gares principales, de petites bibliothèques ont été aménagées, avec de jeunes gens qui conseillent les lecteurs, avec un coin d’accès libre à internet. Mieux encore: dans des boîtes comparables à celles de nos journaux gratuits, on trouve des livres en format de poche, édités par l’entreprise, que chacun peut emporter librement, lire… et remettre en place après usage.

Au sommet d’une des lignes du téléphérique, en plein milieu d’un quartier chaotique, se dresse une grosse bâtisse noire: la Bibliothèque Espagne. Financée par ledit pays et divers contributeurs étrangers ou colombiens, elle offre ses 4000 m2 aux adultes, aux enfants, aux familles qui veulent lire, apprendre ou se distraire. Là aussi, l’internet est roi. Des rangées de sages écoliers viennent y faire leurs devoirs en explorant sur la toile. A côté des mères qui conduisent leurs mouflets à la ludothèque.

 Cette ambition culturelle est le meilleur moyen, veulent croire les autorités, de prévenir la criminalité, de donner aux jeunes une autre perspective d’avenir que celles offertes par les caïds du coin.

Un homme a beaucoup fait pour que ce projet devienne réalité: Sergio Fajardo, l’ex-maire de Medellín, quadragénaire charismatique et «propre». Cet ancien chercheur en mathématiques se lance aujourd’hui dans la course à la présidence. Bien qu’indépendant des partis traditionnels, sa cote ne cesse de monter dans les sondages.

Des visiteurs viennent de toute l’Amérique latine pour voir ce métro lettré et chercher des solutions au casse-tête de leurs banlieues. Les idéologues du «grand soir» comme ceux de la «croisade anticommuniste» ont pris un coup de vieux. Une nouvelle génération émerge qui veut changer le monde dans l’action, hors des discours emphatiques. Grand et bel espoir.


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Eloge britannique à la France

Tgv Dans deux ans, Belfort, toute proche de la frontière jurassienne, sera à deux heures de Paris grâce à une nouvelle ligne TGV. On n’imagine pas, en voyageant à bord de ces trains, le chambardement d’un tel chantier (voir la photo). Enorme balafre à travers champs et forêts. Entrelacs de routes, de ponts, de voies d’accès provisoires. D’énormes machines brassent la terre, creusent des tranchées, accumulent des remblais, conduites par des spécialistes venus de tous les pays, logés dans des baraques errantes. Un panneau rappelle que l’effort des collectivités publiques locales et nationales a reçu l’appui de l’Union européenne… et de la Suisse.
Comment font les Français pour mener à bien de telles entreprises sans trop d’embarras bureaucratiques ou politiques? L’Etat sait s’y prendre avec les dirigeants locaux, il négocie mais il impose surtout sa détermination.
Obama, lors de sa visite à Strasbourg, admirant cette performance ferroviaire, a cité la France en exemple et annoncé que les Etats-Unis allaient, eux aussi, se lancer dans de tels projets: «Il n’y a aucune raison, a-t-il ajouté, que nous ne puissions faire de même!»
La toute-puissance de l’Etat a sa face sombre: outre son lourd prix, les citoyens ont tendance à quémander son aide en toute circonstance. Mais cette force donne aussi une assise au pays qui fait défaut à bien d’autres.
Qui le dit? The Economist! Le magazine britannique, temple du libéralisme anglo-saxon, fait un éloge inattendu de la «France colbertiste» qui, dans la crise, s’en tirerait bien mieux que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. En couverture, on voit un Sarkozy triomphant, une Merkel pas trop euphorique et un Brown effondré qui passe à la trappe.

Ces analystes distingués esquissent une autocritique: ils ont tant ricané sur le «modèle français» et doivent reconnaître aujourd’hui qu’il a aussi ses avantages, qu’il amortit mieux les effets de la dépression. Certes ils annoncent qu’à l’heure de la reprise, les libéraux anglo-saxons s’en sortiront plus vite que les continentaux français et allemands. Mais ce coup de chapeau à la France en dit long sur le désarroi des donneurs de leçons d’hier.
Le Financial Times en rajoute une couche en vantant le projet annoncé par le président français: le développement d’un «Grand Paris», autour d’équipements nouveaux, de la construction de nouveaux logements (objectif 70?000 par an!). Il s’agirait de «bâtir la ville sur la ville» en occupant mieux les espaces disponibles. Une telle ambition serait impensable en Grande-Bretagne, note le FT qui se moque du conservatisme anglais: «Nous défendons chaque hectare de notre précieuse campagne prétendument menacée et nos villes comptent parmi les plus laides de toute la planète. Presque toutes les villes françaises sont charmantes et tout porte à croire que le morne paysage du nord de Paris sera transformé en bien par ce projet d’urbanisation.»

Il est vrai que la France, au-delà de ses choix politiques changeants, de ses rois et présidents successifs, développe depuis des siècles une conscience d’elle-même qui la rend plus forte qu’on ne le pense à l’écoute des lamentations dont elle a par ailleurs le secret.
The Economist évoque l’héritage de Jean-Baptiste Colbert, ce ministre de Louis XIV qui donna une ambition économique à la France en conjuguant l’étatisme et une certaine dose de libéralisme. Que peut-il nous apprendre aujourd’hui? Ce marquis, grand commis de la cour, avait le sens du long terme. Il fit planter des arbres aux troncs rectilignes, destinés à la fabrication des mâts pour les bateaux qui seraient construits cinquante ou cent ans plus tard.
Qui, aujourd’hui, investit en vue des fruits à recueillir à la fin de ce siècle? La démarche n’est pas folle pourtant si l’on songe par exemple au défi énergétique planétaire.
Il y a quelque chose de réconfortant à voir une France qui, en dépit de toutes les critiques qu’on lui adresse et qu’elle s’adresse à elle-même, tente de poursuivre sur une lancée ambitieuse. En tout cas, si quelqu’un lui rapporte les commentaires surprenants de ces journalistes britanniques, Colbert se retournera dans sa tombe avec un grand sourire.

La grippe du mouton

Dans cet avion en route vers l'Amérique du sud, tout l'équipage porte le masque. Beaucoup de passagers se collent aussi le bout de tissu sur le nez. Pour une telle discipline, il y faut une belle trouille. Et une belle docilité devant les consignes officielles. 

On n'est jamais trop prudent, dira-t-on. D'ailleurs il se peut que toutes ces mesures aient contenu cette gentille petite grippe.  

Cela dit il n'est pas interdit de tousser. 

Lundi, on avait recensé dans le monde  1025 cas, la plupart bénins. Et 27 morts, dont 26 au Mexique, 1 aux Etats-Unis. On en ignore le profil. Il pourrait s'agir de personnes affaiblies, âgées, mal nourries. Vous avez dit catastrophe ? 

Quelle que soit l'originalité de virus, le vacarme a débordé toute raison.  

Parce que les médias s'emballent dans un mécanisme  bien connu. Quand un tel sujet apparaît, il paraît piquant. On se rue sur la nouveauté. Chacun veut en faire plus que le voisin. Et là,, ce frisson-là venait prendre à point le relais de la catastrophe économique présente et promise. 

Les spécialistes interrogés sont parfois un peu embarrassés par ce cirque, mais pas mécontents de montrer leur savoir. Chacun se disant: on ne me reprochera jamais d'être trop prudent, mais si j'atténue l'alarme et que les choses tournent mal, je n'aurai pas l'air fin. 

Le chef d'orchestre à la tête du tintamarre n'est autre que l'OMS. Cette boutique adore être mis en vedette. Une nouvelle grippe ? Quelle aubaine ! Les médias accourent, demain les financements seront plus généreux..  

On entend  moins les dirigeants de cette maison sur la malaria (3000 morts par jour) ou sur le choléra qui refait  apparition sur le continent africain. Maux peu payants. 

Les petites phrases de Mme Margaret Chan, directrice chinoise de l'OMS, serviront de leçon à tous les manipulateurs semeurs de panique. « Le monde est prêt pour une nouvelle pandémie », a-t-elle dit. Pourrait-on dire qu'il est aussi « prêt »  pour un nouveau 11 septembre ? Que veut dire au juste ce mot « prêt » ?  

Au moment où le soufflé retombe, la dame  donne dans l'emphase  pour entretenir la trouille. Elle déclare ainsi que « dans les pays du sud, l'hiver propice aux grippes habituelles  va commencer et personne ne sait ce qui arrivera si le nouveau virus s'ajoute aux formes connues de la maladie. » Elle ajoute que le virus peut très bien rebondir après l'accalmie: "Si cela se produisait, confie-t-elle au « Financial Times », ce serait la pire des épidémies que le monde aurait à affronter au 21e siècle !" 

Quand on ne sait pas, quand on jongle avec les conditionnels, ne vaudrait-il pas mieux se taire plutôt qu'étaler l'incertitude comme une couche de plus sur le méli-mélo de nos angoisses ? La dame de l'OMS ne se pose pas ces questions. Elle fait sa pub. A l'image de Roche qui grâce au Tamiflu peut se poser en bienfaitrice de l'humanité.  

Il y eut la vache folle, la grippe asiatique, la grippe aviaire. Maintenant celle du cochon. De sérieux problèmes sanitaires sans doute. Mais que n'a-t-on lu sur les lendemains apocalyptiques de ces maux ?  A force de brandir les pires scénarios dès l'apparition des premières informations troublantes sur tel ou tel virus « nouveau », les spécialistes courent le risque de ne plus être cru par personne lorsque l'alarme se justifiera vraiment. 

Il est grand temps de trouver un vaccin. Contre la grippe du mouton. Cette fièvre qui s'empare des foules bêlantes, affolées par les aboiements de quelques chiens savants qui conduisent le troupeau par la peur. 

Cette potion-là exige plusieurs ingrédients: sens critique,  sang froid... et un peu de décence aussi. Car il y a quelque chose de honteux à paniquer ainsi devant des périsl aussi hypothétiques alors que  des maladies tout à fait curables  tuent des millions de personnes du seul fait de la pauvreté.  

Quant à ceux qui profitent du désarroi populaire pour en tirer parti, espérons que leur masque – celui de l'hypocrisie et du cynisme- soit tombé. Tels les assureurs suisses qui osent annoncer de possibles augmentations de prime du fait des toux mexicaines, tirant de leur chapeau le chiffre de 300 millions de coûts supplémentaires. Ces gens sont non seulement sans vergogne mais d'une légèreté comptable réellement inquiétante, elle.

Trous de mémoire


 
 

Vous pensiez le Valais conservateur et catholique jusqu’à la moelle depuis le fond des temps? Faux. Au sortir du Moyen Âge, le « Vieux-Pays » - l’appellation n’est pas innocente - fut en réalité un champ de bataille intellectuel inimaginable aujourd’hui. Les idées « modernes », l’influence de la Réforme s’étaient emparées des élites citadines, largement ouvertes sur l’Europe. C’est ce que révèle le journaliste et historien Gérard Delaloye dans un ouvrage d’apparence fort sage, en réalité ébouriffant (1).  

On y découvre que « dans le dernier tiers du XVIème siècle, les dirigeants politiques sont en majorité protestants ». L’embrouillamini des luttes politiques, sur fond de tensions permanentes entre le haut et le bas de la vallée, a longtemps masqué cette réalité méconnue : le large rejet d’un clergé corrompu et une puissante aspiration au changement. Les familles patriciennes envoyaient leurs fils étudier en Allemagne ou du côté de Zurich d’où ils revenaient avec des idées « hérétiques ». Les évêques, face à ce glissement des consciences, restèrent longtemps hésitants.  

Une grande figure de l’humanisme réformateur a dominé ce débat : Thomas Platter (1499-1582), le berger haut-valaisan devenu médecin, éditeur, chroniqueur fascinant de son époque. « Les paysans, raconte-t-il, d’une seule voix hurlent contre les prêtres (car ces derniers vivent vraiment honteusement). Cependant ils ne veulent pas du luthéranisme, car ils pensent qu’il s’agit de je ne sais quoi d’abominable (…) tant ils sont séduits et endoctrinés par les prêtres. » Pourquoi donc ce penseur génial est-il plus connu  et honoré à l’étranger que chez nous (2) ? 

Delaloye décrit par le menu l’avancée de la Réforme jusqu’à Saint-Maurice, où un capucin observait en 1602 qu’ « il y avait environ trois cents familles, toutes hérétiques, sans les étrangers, artisans, serviteurs et servantes, et presque tout le reste était fort ébranlé en la foi à cause que le commerce et la fréquentation des hérétiques étaient si familiers et ordinaires. » 

Lorsque la Contre-Réforme reconquit non sans peine villes et campagnes, nombre de Valaisans choisirent l’orthodoxie papiste… tout en cultivant secrètement une foi d’inspiration protestante. A l’image des « marranes », ces Juifs espagnols qui feignaient l’intégration catholique. 

Comment les sociétés d’alors, sans médias, dans des villes minuscules (Sion avait 2000 habitants !), a-t-on pu pousser si loin le débat idéologique entre lumières et obscurantismes ? Quelle leçon de modestie pour nous qui disposons de mille moyens de connaissances et qui cédons à d’aveugles somnolences… 

L’histoire n’a pas fini de nous surprendre. Mais la façon dont les élites s’entendirent à la rejeter dans l’oubli est tout aussi troublante. Le déni des conflits passés au nom d’une représentation mythique de la Suisse, a imposé un tranquille mensonge collectif. Hommage à ceux qui le démontent. 

La Réforme valaisanne est loin d’être le seul trou de nos mémoires. On peut évoquer aussi le « silence historique » sur la trame commune qui unit les Romands. Chaque canton reste enfermé dans ses propres livres. Comme disait  Alain Pichard « La Suisse romande n’existe pas ». Ou mieux dit: elle ne doit pas exister. Le politologue François Cherix publie à ce sujet un livre indispensable (3) : « La question romande » (lire page ???). Il y décortique ces curieuses amnésies. Il y éclaire les raisons qui nous poussent à refuser une part de notre identité. 

Les chapitres refoulés du passé sont si nombreux. Il y en a un, par exemple, dont on ferait bien de ne pas l’enterrer trop vite, c’est la naissance du canton du Jura. Utile sujet de réflexion à l’heure des palabres sur l’arc neuchâtelois-jurassien. Au fait, pourquoi diable la récente biographie de Roland Béguelin que l’on doit au journaliste Vincent Philippe (4) fait-elle un tel flop dans les médias romands ? Ce silence n’est pas fortuit. Il mérite qu’on vienne le troubler. Nous y reviendrons. 

 
 
 

Les profondeurs du cauchemar

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Une des milliers de photos de victimes au centre de torture S-21 Un des martyrs du génocide dûment fiché par ses bourreaux
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Visite du centre S-21 Les Cambodgiens se pressent au Mémorial du génocide, là où furent massacrés des dizaines de milliers de personnes.

Ce procès se déroule comme en catimini. Pourtant il marque l’histoire. Le plus célèbre bourreau des Khmers rouges, Douch, arrêté il y a dix ans, comparaît enfin devant un tribunal spécial voulu par les Nations unies. Le bâtiment ultramoderne conçu pour l’occasion est à 15 km du centre de Phnom Penh, posé comme un greffon étranger sur un pays qui a toutes les peines à digérer son effroyable passé. Plus d’un million et demi de Cambodgiens massacrés par une bande d’idéologues forcenés entre 1975 et 1979.

On n’imagine pas le traumatisme subi par ce peuple ainsi saigné, décapité, dépossédé de sa culture par des brûleurs de livres. Les victimes de cette terreur, leurs proches, se sentent bien seuls. Car le gouvernement actuel souhaite que l’on parle le moins possible de cet épisode. Pas étonnant: le premier ministre, Hun Sen, au pouvoir depuis vingt-deux ans, fut des années durant un chef militaire des Khmers rouges, avant de s’en détourner opportunément. Il disait l’autre jour prier pour que ce tribunal ne trouve pas les moyens financiers qui lui permettraient de poursuivre sa tâche et de juger quatre autres hauts responsables. Ainsi, déclarait-il, les juges étrangers devraient rentrer chez eux! Car cette machine judiciaire onusienne est à court de crédits, suspendus pour cause de corruption.

Du coup, Jacques Vergès, défenseur de l’idéologue en chef Khieu Samphan, déclare que les magistrats internationaux, désavoués par l’autorité locale, ne sont que des «squatters». Le sulfureux plaideur avance un autre argument pour désavouer cette cour: celle-ci ne se penche pas sur les responsabilités internationales de la tragédie, notamment celles des Américains qui, à la fin de la guerre du Vietnam, écrasèrent de bombes ce petit pays gouverné alors par le roi Norodom Sihanouk, puis par un dictateur de droite.

Il est vrai que la «communauté internationale» n’a pas de quoi être fière. Ce régime cauchemardesque a bénéficié du soutien, plus ou moins discret, de la Chine, mais aussi de la France, des Nations unies… et des Etats-Unis qui s’opposaient ainsi aux communistes vietnamiens: ceux-ci ont occupé le Cambodge pendant onze ans.

Lorsque les Khmers rouges enfin chassés de la capitale poursuivirent leur lutte dans les maquis, ils continuèrent de recevoir toutes sortes de soutiens. Il fallut beaucoup, trop de temps pour qu’enfin la justice s’active, dans une marche encore hésitante aujourd’hui.

Douch dirigeait la prison de Phnom Penh où furent martyrisés des milliers d’innocents. Cette ancienne école est aujourd’hui un musée. On y voit les cachots minuscules, les instruments de torture… et les photos des victimes qui étaient minutieusement recensées par des tortionnaires très bien organisés. Dirigés par ce chef dévoué, ancien professeur de mathématiques, plutôt cultivé, qui aujourd’hui est devenu chrétien, reconnaît ses crimes et demande pardon.

Comment un être humain peut-il basculer ainsi dans l’abomination? L’énigme tant de fois posée reste insondable. Mais cette figure à la fois banale et terrifiante ouvre une piste de réflexion: d’une foi révolutionnaire dévoyée mais absolue il a aisément passé à la dévotion chrétienne. D’une ferveur à l’autre. La quête d’absolu de cet homme l’a conduit au pire et l’aide maintenant à assumer son passé.

Un Français a bien connu ce grand criminel: François Bizot, ethnologue longtemps établi au Cambodge, fait prisonnier par les Khmers rouges en 1971, enchaîné pendant trois mois au fond des forêts, interrogé… par Douch. Dans un livre admirable1, ce témoin subtil, grand connaisseur du bouddhisme, raconte les discussions qu’il eut avec lui. Il tenta un jour de lui faire admettre un lien entre l’«instruction révolutionnaire » infligée aux adultes comme aux enfants et l’éducation religieuse: Douch rejeta vivement le rapprochement. Son prisonnier avait touché un point sensible.

Le livre de Bizot, pénétré de culture khmère, proche de ce personnage qui le persécuta et lui sauva finalement la vie, en dit plus sur les profondeurs du cauchemar que les palabres juridiques qui résonnent comme à vide dans la bulle climatisée du tribunal.

1) «Le portail», de François Bizot, préface de John Le Carré, Ed. La table ronde (2000), 398 pages.