Hyderabad, six millions d’habitants dont un tiers de musulmans, est une de ces villes indiennes dont on connaît à peine le nom. On y trouve l’une des plus grandes mosquées du monde et une imposante tour du 16ème siècle plantée de quatre minarets. Et aussi des quartiers ultra-modernes, où s’agitent grues et bulldozers: nous sommes ici au cœur de l’Inde qui émerge, où triomphent les nouvelles technologies.
Ce haut lieu de la culture indienne mêle depuis le fond des siècles religions et ethnies diverses. A quelques incidents près, l’islam et l’hindouisme y coexistent en paix. Ce n’est pas banal dans cette région du monde que leur affrontement a divisée et ensanglantée.
Ce lundi, les journaux faisaient du vote suisse sur les minarets un des titres de une, publiaient des dépêches d’agence, rien de plus. Pourquoi cette retenue ? « Nous ne comprenons rien à cette histoire, nous explique-t-on. Pour nous, la Suisse évoque la Croix rouge, une politique pacifique… Qu’est-ce qui vous arrive ? »
Il se trouve que dans l’Occident des lumières, de la raison, de la laïcité, l’idée, lancée en Amérique après le 11 septembre, d’une « guerre des civilisations » a fait son chemin. Il serait naïf de croire qu’un beau discours d’Obama au Caire a suffi à l’effacer. C’est bien elle qui a ressurgi en Suisse un dimanche de novembre. Certes elle s’exprime dans des discours divers, apparemment innocents, et même au travers d’argumentations inspirées des droits de l’homme… et de la femme. Mais au bout du compte, cette déclaration d’inimitié à l’endroit d’une religion est bel et bien un acte belliqueux.
Toutes les guerres commencent ainsi.
Par l’étalage, de part et d’autres, de beaux sentiments. Et toutes
finissent par des regrets: « Ce n’est pas ce que nous voulions »,
pleurnichent ceux qui ont mis le feu aux poudres.
Les islamistes justifient leur croisade
en évoquant la décadence occidentale, la pornographie, le rabaissement
de la femme devenue objet sexuel. Alors que de l’autre côté, les
belles âmes occidentales expliquent leur aversion anti-musulmane en
tempêtant contre le voile ou la burka. Et le fossé se creuse. Les
extrémistes gagnent du terrain. Sur fond d’ignorance et de mépris.
La Suisse a mis le pied dans cet engrenage. Minimiser la portée du vote, comme le fait la ministre de la justice, en prétendant qu’il n’est question que de minarets, c’est duper les autres et soi-même.
Excuser cet accès d’intolérance au nom de la défense de notre identité, c’est renier les valeurs qui devraient être à la base même de cette identité. C’est révéler à quel point celles-ci sont fragiles.
Va-t-on dans la foulée limiter les droits
d’autres mouvances peu « sympathiques » aux yeux du plus grand nombre
? Chercher noise aux intégristes catholiques, protestants ou juifs
qui, eux aussi, peuvent heurter notre sensibilité ?
Ce vote fait plaisir à tant de
monde à travers l’Europe. Il ouvre une brèche. « Si les Suisses,
modèles de sagesse, osent attaquer l’islam de front, pourquoi pas
nous ? » se diront tous ceux qu’obsèdent les mêmes fantasmes.
Comment stopper l’escalade ? Sûrement pas en trouvant d’autres formes moins choquantes et plus légales d’exprimer les mêmes peurs. En interdisant par exemple le port de cette burka… quasiment absente de nos rues.
Puisque les urnes ont été utilisées comme « la poubelle des émotions », pour citer le mot du « Temps », il s’agit maintenant de recourir à tous les moyens d’invalider une disposition qui viole les fondements de la constitution: l’égalité des droits, la liberté religieuse. Cela aurait dû être fait par la Chancellerie fédérale. D’autres voies s’ouvrent du côté des garde-fous internationaux.
Deux vœux pour conclure. Que la gêne du lendemain qu’éprouvent nombre de ceux qui ont voté oui serve à les immuniser contre les prochains poisons qu’instilleront les semeurs de haine. Que tous ces citoyens troublés par la différence religieuse aillent un jour méditer dans le calme d’une mosquée, les pieds nus sur la dalle fraîche.
A Hyderabad, le soir couvre de rose la vieille cité et les immeubles de verre. Relativement épargnée – Dieu sait pourquoi – par les affrontements religieux. Est-ce cette mixité, la laïcité de ses dirigeants qui ont fait de cette ville un point d’ancrage de la modernité ? En tout cas, il règne ici un optimisme qui contraste avec le message de peur que la Suisse vient d’envoyer à travers le monde.
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