L’air du large

Jacques Pilet scrute l’Europe... et le monde. Il lit des journaux de (presque) partout. Il voyage beaucoup. Et il raconte ce qui le frappe. Sensible au balancement de l’humanité entre guerre et paix. Entre pauvreté et richesse. Entre bêtise et intelligence. Des histoires d’ailleurs (parfois d’ici) qui font réfléchir. Une invitation au débat.

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L'islam et nous

 

Il faudra s’y faire: les nouveaux pouvoirs, sur la rive sud de la Méditerranée, seront d’inspiration islamique. Modérés ou pas.

 

Cela dit, comment réagir ? On peut ricaner, c’est facile, sur la naïveté de ceux qui ont cru voir émerger des révoltes ipso facto une démocratie laïque. On peut, c’est tentant, voir tout en noir l’avenir du monde arabe. Ou alors y regarder de plus près, en se disant que rien n’est joué d’avance.

 

Le succès du parti religieux Enhada en Tunisie n’est pas une surprise pour qui percevait le désarroi du peuple après la chute du dictateur: crise économique, foisonnement de partis peu lisibles, tensions sociales. Comme souvent, après une révolution, se manifeste un besoin d’ordre. La formation islamiste l’offrait: sérieuse, efficace, proche des gens. Sa victoire électorale reste cependant relative. Les autres courants politiques vont peser aussi dans le débat. Tout un pan de la société reste profondément laïque. Et puis les dirigeants du parti gagnant sont raisonnables: ils savent que la priorité des priorités, c’est le redémarrage économique, la reprise du tourisme. Pour cela, ils ne doivent pas effrayer les Européens. Ils vont tout faire pour imiter la voie de la Turquie où triomphe un régime à la fois musulman et moderne.

 

En Libye, les lendemains de la dictature risquent d’être plus durs. Les rebelles au pouvoir  grâce à l’intervention occidentale sont pour nombre d’entre eux d’anciens responsables khadafistes: issus du moule totalitaire. Ils savent bien que le fer de lance de la révolte, ce furent les militants musulmans qu’horrifiait la relative laïcité du régime déchu. De surcroît, ces nouveaux chefs ne sont pas contraints de séduire les investisseurs étrangers: ceux-ci accourent d’eux-mêmes, attirés par l’odeur du pétrole. L’intello va-t-en-guerre Bernard-Henri Lévy qui loua si fort les révoltés de Benghazi pourrait se mordre cruellement les doigts. Il n’avait pas vu que la plupart des laïques étaient plutôt du côté du colonel mégalomane. Le constat déplaît. Mais il nous faudra bien sortir du simplisme romantique: les dictateurs renversés, et ceux qui s’accrochent encore, n’étaient pas des tyrans solitaires: tout un pan de la société les soutenait. Cela se constate en Syrie. Ce régime meurtrier ne se maintient pas seulement en envoyant les chars contre les foules en colère, il dispose de réels appuis dans plusieurs couches de la population. En particulier chez ceux qui craignent… la montée de l’islamisme. Si rien ne bouge dans la capitale, c’est aussi parce que beaucoup craignent le changement.

 

 

En Egypte, rien n’est joué. Mais ce grand pays, capitale intellectuelle du monde arabe, fait preuve de maturité. Les Frères musulmans, eux-mêmes fort réalistes, ne sont pas près de conquérir la totalité du pouvoir. Parce que les démocrates, les vrais, pèsent bien plus lourd qu’en Libye. Et aussi parce que l’armée - elle apprécie peu les barbus - tient et tiendra la barre longtemps encore. Or celle-ci, financée par les Etats-Unis, ne renoncera ni à sa puissance ni à ses privilèges.

 

 

Le paysage politico-religieux du monde arabe est donc plus diversifié que ne le dépeignent les pourfendeurs à tout crin de l’islam.

 

 

Reste que pour l’Européen nourri des Lumières, la réalité qui se dévoile paraît assez désolante. On peut à la fois applaudir les éruptions anti-totalitaires et voir en face leurs contradictions. Avec cette donnée générale: non seulement dans le Maghreb mais dans tout le Moyen-Orient, les lignes de partage, les sources de conflit sont d’abord de nature religieuse. Entre musulmans et laïques ou chrétiens. Entre sunnites et chiites. Israël ne fait pas exception en se proclamant “Etat juif” et en justifiant le colonisation de la Cisjordanie avec des arguments bibliques.

 

 

Conseil à ceux que dépriment ces incantations divines: aller voir le film qui passe ces jours, de la Libanaise Nadine Labaki, “Et où on va maintenant ?”. Dans un village reculé, chrétiens et musulmans vivent ensemble, toujours prêts à s’écharper, au bord de la guerre. Mais la modernité trouble la donne: les mères meurtries, révoltées, décident de ridiculiser leurs mecs belliqueux… et l’irruption inopinée d’un groupe de danseuses ukrainiennes éveille d’autres fantasmes. C’est drôle. C’est cruel. Cela fait du bien. C’est un film arabe.

Rédigé le 28 octobre 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Gare au train-fantôme

 

Gare au train-fantôme

 

Grand huit ? Train-fantôme ? La bourse a ceci de commun avec le lunapark que l’on paie pour se faire peur. La comparaison s’arrête là, car les secousses de la finance font mal pour de bon.

 

La plupart des joueurs, particuliers ou assurés des caisses de pension, ont vu, depuis 2008, leur patrimoine en actions, méchamment écorné. Ils avaient cru, l’an passé, que tout repartait comme avant. Et vint la glaciale douche de l’été.

 

Dociles et fatalistes, ils n’en veulent pas trop à leur banque. Pourtant, la méfiance s’installe en douce. On écoute d’une autre oreille ces conseillers proprets qui étalent leur sourire rassurant sur les pubs. On n’en est pas à les traiter de “salopins de la phynance” comme dans “Ubu Roi”, mais la grogne rôde…Ils ont vendu tant de fonds dits sans risques qui ont néanmoins pris l’eau. Du coup surgit la question: ces gentils interlocuteurs ne pensaient-ils pas plus à leur propre intérêt qu’à celui de leurs clients ? Après tout, les commissions sont prélevées à la vente comme à l’achat, et des petits malins, dans le système, gagnent à la baisse comme à la hausse.

 

 Les analystes et autres stratèges, avec leur mine savante,  se sont trop souvent trompés. Simple exemple: fin juin, à Lausanne, l’un des plus prolixes d’entre eux, qui parlait beaucoup de la Grèce et peu des Etats-Unis, prévoyait “un potentiel haussier, pas spectaculaire, mais attractif”. Le même établissement  pronostiquait une remontée de l’euro face au franc suisse jusqu’à 1,30 franc. C’est beau, l’optimisme.

 

Dès lors on se demande, dans les familles, s’il ne vaudrait pas mieux privilégier le bas de laine, l’or ou la pierre. Signe des temps: peu avant l’effondrement de 2008, un des jongleurs financiers genevois les plus avertis vendait toutes ses affaires et achetait… un domaine agricole dans la plaine du Rhône !

 

Les promesses et les retournements de la bourse ont échaudé trop d’épargnants. Les plus gros  ne quittent pas la partie, mais les petits sont en plein désarroi et ce ne sont pas les discours pontifiants des experts de la macro-économie qui les rassurent.

 

Quant aux clients étrangers des banques suisses, ils ne sont pas de meilleure humeur. Les planqués du fisc, hier attirés par des courtiers qui leur juraient que le secret bancaire serait aussi pérenne que le granit des Alpes, sont lâchés aujourd’hui et traités comme de misérables tricheurs. Les Américains qui avaient fait confiance aux bonimenteurs s’en mordent les doigts, chassés de Suisse ou livrés aux juges de leur pays. Les Allemands calculent combien leur coûtera l’accord en vue entre Berne et Berlin. Ce sera salé. Les gagnants ? Ce sont d’abord les banquiers eux-mêmes qui n’auront plus à craindre les poursuites pénales pour leurs pêches  outre-Rhin. Mais ces messieurs hésiteront encore longtemps à passer leurs vacances aux Etats-Unis: les suspicions, de ce côté-là, restent vives et la police du fisc n’y badine pas. Or la vieille UBS n’était pas seule à détourner les lois.

 

La banque de l’avenir, propre et performante, que promettent les dirigeants d’aujourd’hui rétablira-t-elle la confiance ? Il y faudra plus que de belles paroles: un retour convaincant à la mission de base, le financement de l’économie réelle.

 

Pas facile dans cet environnement où la planète finance tourne sur elle-même dans un nombrilisme auto-destructeur. Ses gourous ont raison de rappeler que trop d’Etats et de particuliers ont abusé de la dette. Mais qu’ils ne se posent pas en sages. Les “marchés” sont aussi coupables: ils ont prêté les yeux fermés, et même poussé à la roue. Et ils font payer maintenant les défaillances par les pouvoirs publics.

 

Les acteurs de ce théâtre donnent des leçons de réalisme alors qu’ils vivent dans la fiction de  de leurs échafaudages stériles. Ils feignent d’agir en calculateurs rationnels, appuyés sur leurs batteries d’ordinateurs, alors qu’ils se laissent emporter par les excitations du moment. Meute maniaco-dépressive, basculant entre euphorie et désespoir. Nourrie en fait par les envolées et les glissades. Fascinée par l’abîme qui permettrait de nouveaux rebonds juteux aux plus habiles.

 

Même si le train-fantôme ne s’écrase pas, les badauds, désormais, y regarderont à deux fois avant de s’y embarquer. 

 

Rédigé le 26 août 2011 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Le culot des pauvres

Cette video sur Youtube a bien fait rire les Péruviens. On y voit un reportage-fiction daté de 2016 où l’on voit des réfugiés économiques nord-américains débarquer en clandestins sur la côte Pacifique, près de Lima ! « Elles font peine, ces familles désespérées… » lâche un pêcheur du coin plus vrai que nature.

Le gag en dit long sur le retournement des mentalités. L’optimisme a changé de camp. Du nord, il a passé au sud.

Et pour nous, les privilégiés, il n’est pas facile de changer le vieux disque. Quand on parlait encore de « tiers-monde », c’était clair. On savait où étaient les pauvres et les riches. Tout se complique depuis que ces derniers sont déprimés, en crise, en panne, depuis que les « émergents » affichent une belle assurance. Pied de nez ?

Lors du trou d’air financier de 2008, les « BRIC » (Brésil-Russie-Inde-Chine) ont craint d’être emportés dans la tourmente. Face à celle d’aujourd’hui, ils restent, à tort ou à raison, très zen.

Dilma Rousseff, présidente du Brésil, va parler d’économie à son peuple. Le 7 septembre. Elle n’est pas pressée. Elle expliquera que son pays est plus solide qu’il y a deux ans, avec des réserves de 350 milliards de dollars, des banques saines (grâce à une régulation stricte), nanties de fonds propres confortables. Elle dira aussi que l’Etat va soutenir la croissance avec un appui aux petites et moyennes entreprises. Elle défendra le renforcement des programmes sociaux (nom de code : « Brésil sans misère »). Enfin elle rappellera que le fisc sera plus efficace que jamais, grâce à une nouvelle méthode d’encaissement nommée, cela promet, « Supersimples ».

A la porte d’à côté, la présidente d’Argentine  s’apprête à une réélection bien partie pour elle. De quoi faire des jaloux à Paris et Berlin ! Elle recevait l’autre jour son collègue colombien Juan Manuel Santos. Tous deux ont réaffirmé leur volonté d’unir les pays d’Amérique latine, la meilleure réponse à apporter, selon eux, aux « turbulences nord-américaines et européennes ». Cristina Kirchner ose même affirmer que « la crise actuelle peut être une grande chance pour le continent ».

Cette confiance en l’avenir contraste avec nos déprimes occidentales. Elle marque un tournant : les pays du sud n’attendent plus guère les conseils et les aides paternalistes du nord. Ils veulent trouver leur voie propre. Souvent, inspirés par des principes démocratiques qui nous sont familiers, mais bien décidés à les appliquer à leur manière.

Alors que faire ? En finir avec l’aide au développement ? Les responsables de ces programmes protestent : l’extrême pauvreté est loin d’être vaincue, les déséquilibres planétaires restent insupportables et menaçants. Mais comment adapter le discours et l’action aux temps nouveaux ?

La conférence de la « DDC » suisse (ex-coopération technique), tenue le 19 août, est restée dans les généralités habituelles. Mais on y a noté le poids croissant du Secrétariat d’Etat à l’économie. Le « Seco » ne se borne pas à alléger la dette des plus pauvres mais s’engage dans des projets de développement. Il y a là plus qu’un glissement administratif d’un service à l’autre. L’aide traditionnelle partait d’un bon sentiment. Sous le nouveau label, elle se fonde sur le réalisme économique. Parce que la Suisse vend plus aux pays sous-développés qu’elle ne leur achète. Cette balance commerciale inégale nous est favorable. Un peu trop ? Les traités de libre-échange ne font qu’accroître la tendance. Cela d’autant plus qu’ils ne s’appliquent pas forcément à l’agriculture, notre chasse gardée.  Quelques compensations   s’imposent donc pour que le tableau ne finisse pas par irriter nos partenaires.

Les Suisses, comme tous les donateurs, aiment se sentir généreux. Mais comme les autres, ils agissent d’abord dans leur propre intérêt. Ainsi, simple exemple, une bonne partie des crédits accordés à l’Europe de l’est reviennent chez nous sous forme de commandes… ou de salaires aux chercheurs helvétiques associés à leurs collègues européens. La coopération est aussi un bon business.

Après tout, mieux vaut cette approche réaliste qu’un idéalisme mielleux. D’ailleurs la chansonnette humanitaire passe de moins en moins bien. Elle n’arrache plus des larmes de reconnaissance à personne. On vous le dit : les pauvres ont maintenant le culot de la fierté.

 

 

 

Rédigé le 26 août 2011 | Lien permanent | Commentaires (6) | TrackBack (0)

L'armée-fétiche

Le Conseil des Etats bouscule le gouvernement. Pour le forcer à dépenser plus que prévu. En faveur… des énergies renouvelables ? De l’éducation ? De la santé ? Non. En faveur de l’armée.

 

La majorité de droite ne se veut pas se contenter de 80'000 soldats, comme le propose le Conseil fédéral, elle en veut 100'000. Elle ne veut pas attendre 2022 pour renouveler la flotte des avions de chasse, elle exige des achats dès 2015.

 

Pour payer la facture supplémentaire, le département des finances a calculé qu’il faudrait augmenter la TVA d’un demi point. Ou alors, comme le suggère le conseiller fédéral Maurer, ravi de ce cadeau, trouver l’argent dans les autres ministères. Il faudrait alors couper 550 millions dans les transports, 440 dans la formation et la recherche, 160 dans l’aide au développement, et 220 dans l’agriculture.

 

Cette valse des milliards ravit les super-patriotes. Mais n’allez pas les pousser trop loin dans leur argumentation. Ils sont dans le bleu quant au sens de tels investissements. Pas étonnant : on n’est plus dans le domaine du rationnel, mais dans le culte du passé. La Suisse veut une armée-fétiche.

 

Car à Berne, aucune vision stratégique ne se dessine. En 1998, un rapport Brunner, commandé par le conseiller fédéral Adolf Ogi, définissait les dangers réels, les moyens à mettre en œuvre, les coopérations nécessaires. Il prend la poussière dans les archives. Depuis lors, il n’y eut aucun effort sérieux pour trouver un cap. La doctrine officielle est un fourre-tout sans priorités.

 

On peut penser ce que l’on veut de l’opération militaire en Libye. Elle est riche d’enseignements. Elle démontre qu’une mission même modeste exige l’effort de plusieurs pays. Seul, aucun d’eux ne peut mener une guerre moderne. La France a pourtant des moyens importants. Or elle arrive à ses limites. Ses chasseurs ont besoin des ravitailleurs et des satellites d’observation américains. Quant aux Anglais, ils misent plus sur leurs agents secrets à Bengazi que sur leurs Eurofighters.

 

Faute de s’intégrer dans un système de défense collectif, de tels engins ne sont que des gadgets. Ceux que nous avons aujourd’hui suffisent à la routine des missions de surveillance du ciel en temps de paix. Dans un vrai conflit, même modernisés, sans l’aide des voisins, ils ne serviraient à rien. Sinon à épater les foules dans les meetings aériens. Mais pour cela, il y a des avions moins chers et qui en plus lâchent de jolies fumées multicolores.

 

Quant aux effectifs, quelle mégalomanie ! 80’000 hommes, c’est déjà beaucoup en rapport de la taille du pays. A titre de comparaison, l’Allemagne, pourtant présente sur plusieurs fronts étrangers, peut compter sur 250'000 soldats et envisage aujourd’hui de réduire ce nombre à 165'000.

 

Là encore, la question du rôle, de la formation, du profil de ces troupes reste dans les nuages. Ce qui importe, c’est le symbole. Et les belles théories sur la mission éducatrice de l’école de recrues qui fait bien rigoler dans les chaumières concernées.

 

Ce qu’il y a de rassurant, dans les dépenses militaires, c’est que l’on ne peut jamais en juger l’efficacité. Parce que, Dieu soit loué, nous n’avons jamais l’occasion d’éprouver leur bien-fondé sur le terrain.

 

A l’exception des modestes missions de paix extérieures. Là, les soldats suisses apprennent à travailler avec d’autres, à affronter le stress de la réalité, certes peu dangereuse mais souvent tendue. Les patrouilles de protection des minorités au Kosovo et en Bosnie ne sont pas anodines. On pourrait imaginer aussi que l’armée mette ses hélicoptères à disposition des Nations Unies pour leur travail humanitaire au Congo, ce pays de toutes les souffrances.

 

Mais de telles perspectives n’intéressent à peu près personne à Berne. On préfère y cultiver les mythologies dont on se dit qu’elles flatteront les émotions populaires.

 

Tant que tout va bien, ce déni de réalité, même s’il est coûteux, est supportable. Le jour où l’horizon s’assombrira, ce sera plus gênant. Parce que les dangers de demain ne sont pas ceux d’hier. Et nous nous apercevrons qu’en fait, l’armée de grand-père voulue par le conseiller fédéral Ueli Maurer et ses amis ne nous protège guère. Les fétiches belliqueux, qu’ils soient brandis dans les tribus africaines ou les états-majors helvétiques, sont de peu d’utilité dans les tourmentes modernes.

 

 

 

Rédigé le 16 juin 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Le Pérou s'inspire de Lula

 

L’Europe s’en soucie comme d’une guigne. Pourtant l’événement est historique. Tout un continent glisse, pays par pays, vers un modèle socio-politique inédit, inauguré par le Brésil sous la houlette de Lula. L’Amérique du sud est fascinée par le succès du géant : faire rimer réussite économique avec progrès social.

 

Dernier en date à s’inspirer ouvertement de cette ambition, le Pérou. L’ex-militaire Ollanta Humala, 48 ans, d’origine quechua, l’a emporté de justesse sur la candidate de droite Keiko Fujimori, fille de l’ex-dictateur aujourd’hui en prison pour corruption, massacres et autres violations des droits de l’homme.

 

Le duel fut rude. Le vainqueur a dû surmonter les peurs qu’inspire son passé sulfureux. Son père est l’inventeur de l’ « etnocacerismo », doctrine prônant la suprématie des descendants des Incas et un farouche nationalisme. En 2000, avec son frère, le jeune officier avait tenté un coup d’Etat contre le despote d’alors. Pétri de marxisme version latino, admirateur de Chavez, il  perdit de peu les élections présidentielles de 2006. Depuis lors, dit-il, « le Pérou a changé et moi aussi ». Il rejette maintenant toute affinité avec le caudillo de Caracas, respecte l’économie de marché, vante la démocratie et veut faire appel à toutes les compétences d’où qu’elles viennent.  Au soir de la victoire, sur la place Dos de Mayo à Lima, il a assuré vouloir tout faire « pour la croissance économique et l’intégration sociale ».

 

Ces mots n’ont rien d’abstrait au Pérou. Ce pays connaît depuis plusieurs années l’un des taux de croissance les plus brillants (8,8 % en 2010 !), surtout grâce à la fièvre des exportations de matières premières. Mais la misère, dans les bidonvilles et les campagnes, n’a guère reculé. Depuis des siècles, les Indiens et les « cholos » (métis) restent, à peu d’exceptions près, exclus du pouvoir et de la prospérité.

 

Ollanta Humala assagi promet de ne pas exproprier les entreprises et de favoriser l’investissement. Mais il veut aussi revoir la fiscalité, imposer plus les bénéfices des compagnies qui exploitent le cuivre, l’argent, l’or et toutes les richesses du sous-sol. Cela pour financer une politique sociale ambitieuse. Il manque partout des écoles, des dispensaires, des routes.

 

Ce programme n’enthousiasme pas les nantis. Au lendemain du vote, la bourse de Lima s’est effondrée (- 12 %). Le principal quotidien, « El Commercio », a pris parti pour la rivale du « Comandante ». Ce qui a provoqué la colère du prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa. Le grand écrivain est un homme de droite, allergique à Chavez, mais il s’est engagé, à contre-cœur, pour Ollanta Humala. D’abord pour barrer la route à Keiko Fujimori dont le père a laissé les pires souvenirs : autoritarisme, corruption à grande échelle, tueries, flicage généralisé, coups fourrés de toutes sortes. Son gouvernement avait même envoyé dans les campagnes des « soignants » qui ont stérilisé près de 300'000 femmes en échange d’un peu de nourriture.

 

La candidate déboutée a utilisé à fond une vieille recette sud-américaine : des promesses de cadeaux spectaculaires aux plus pauvres et l’assurance aux riches que leur fortune ne sera pas touchée… à condition qu’ils sachent glisser d’épaisses enveloppes aux détenteurs de l’autorité.

 

Son échec est  rassurant. S’il applique une politique à la brésilienne, s’il reste fidèle au jeu démocratique, le nouveau président peut rendre l’espoir aux laissés pour compte du boom économique. Le parti de Lula a envoyé des conseillers à ses côtés. Ceux-ci restent discrets. Le Pérou rejoindra peut-être la construction continentale du « Mercosur » mais il n’entend pas devenir un satellite de son puissant voisin.

 

La Colombie de Santos, sans le dire, marche dans la même direction. Comme l’Uruguay. Comme le Chili. Comme l’Equateur et la Bolivie. Du coup, les gesticulations de Chavez paraissent dérisoires. Les progressistes d’Amérique du sud ont trouvé un autre repère. Du côté d’un retraité barbu qui a quitté la scène du pouvoir, pas celle des influences : Luiz Inacio Lula da Silva.

 

Rédigé le 09 juin 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

La peur du débordement

Les « indignés » qui s’obstinent à camper au cœur de Madrid, Barcelone et d’autres villes espagnoles ne seraient-ils que des  populistes surfant sur la rengaine du « tous pourris », réunis dans le mépris des institutions démocratiques ? La question m’a été posée au retour d’une Madrid enfiévrée, au lendemain d’une victoire écrasante de la droite aux élections régionales.

 

Ce qui se passe depuis le 15 mai à la Puerta del Sol et au-delà jette pas mal de monde dans le désarroi : les partis, les médias, les brasseurs d’idéologies, les myopes accrochés aux réalités immédiates. Tout un pan de la société qui reste très loin des frémissements politiques courant sur le web entre Twitter, Facebook et tant d’autres forums.

 

Que la technologie ait joué un rôle d’amplificateur dans la révolte des jeunes ibériques, cela a été beaucoup dit. Mais avons-nous vraiment pris la mesure du changement ? Pas sûr. L’historien Marc Ferro rappelle, dans le magazine « Histoire », que nombre de révolutions ont pris leur envol à la faveur de changements techniques. La Réforme s’est répandue grâce à l’invention de l’imprimerie qui mettait la Bible à la portée de tous et non plus seulement des prêtres. La fièvre révolutionnaire de 1848 s’est communiquée à toute l’Europe à l’aide du télégraphe fraîchement inventé. Le chambardement nazi et fasciste doit beaucoup à la radio. L’ayatollah Khomeiny a ébranlé l’Iran du Shah en faisant circuler des cassettes audio sous le manteau.

 

L’irruption d’internet dans l’espace politique ne fait que commencer. Amplifiant les débats dans l’instant et à l’échelle mondiale, les débarrassant de tous les filtres institutionnels. Pour le meilleur et pour le pire.

 

L’inquiétude que le phénomène suscite était perceptible l’autre matin à Paris, lors d’un sommet dit « e-G8 » réunissant les pontes de la Toile. Le président Sarkozy plaida pour une meilleure régulation par les Etats. Avec de bonnes raisons. Mais aussi quelques arrière-pensées : en espionnant les internautes pour les empêcher de télécharger des contenus protégés, pour barrer le flux de textes et d’images infâmes, on se donne aussi les moyens de contenir les errements jugés subversifs.

 

La peur du débordement. Elle court chez beaucoup de gouvernants européens confrontés à la colère des citoyens.

 

On imagine qu’elle doit prendre au ventre un certain Alfredo Perez Rubalcaba, ministre espagnol de l’intérieur, futur patron du parti socialiste. Les « indignados » sont fâchés contre la droite et tout autant contre la gauche, dépassée elle aussi par cette clameur. Faut-il les chasser des places où ils campent ? La police en a décidé ainsi à Barcelone. Elle le fera peut-être demain à Madrid. Mais il est clair que cela ne cassera pas le mouvement.

 

Les concentrations principales se dispersent maintenant en assemblées dans les quartiers, connectées entre elles par la Toile. Plus d’une centaine le week-end passé, rien que dans la capitale, réunissant entre dix et vingt mille personnes.

 

Autour de quels discours ? Là aussi, surprise. Pas de revendications « populistes » du genre « 2000 euros pour tous » ou « dehors les Marocains ». Plutôt des débats de fond, débouchant sur des revendications concrètes. Pour une répression enfin efficace de la corruption dans la politique et l’économie. Pour une refonte du système bancaire avec plus de transparence. Pour une éducation qui facilite l’insertion dans le monde du travail.

 

Les néo-libéraux et les post-marxistes en restent éberlués, avec leurs programmes sur les bras. Débordés eux aussi. Tout comme les médias frustrés de ne pas voir émerger des leaders emblématiques à propulser devant les caméras.

 

Le mouvement s’étendra ou s’effilochera. Dans tous les cas, il aura ébranlé des certitudes. Au sein de la gauche chancelante comme de la droite victorieuse. Il aura fissuré l’autisme des pouvoirs. Il aura fait réapparaître la nécessité du rêve jusque dans les sociétés les plus consuméristes et obsédées par la pensée économique.

 

Le rêve politique peut être vénéneux. Ou aussi porteur d’énergies. Levain dans la pâte des jours abrutissants.

 

Les pays mieux lotis que l’Espagne qui se voient à mille lieues de ce théâtre auraient tort de ricaner. L’internet véhicule partout de méchants virus informatiques. Mais d’autres aussi plus prometteurs. Ainsi celui d’une envie de démocratie rafraîchie, débarrassée des bonimenteurs et des cramponnés.

 

 

 

Rédigé le 02 juin 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Reportage chez les "indignados"

Il en fallu du temps pour que les médias du monde commencent à s’intéresser à la Porte du Soleil madrilène, aux dizaines de places envahies par une foule grandissante dès le 15 mai. Indice d’un désarroi : ce mouvement échappe aux formules du discours politique traditionnel.

 

Les jeunes manifestent contre le chômage et les mesures d’austérité, résument les titres hâtifs. Et que voit-on en plongeant dans cette masse humaine ondulante et paisible ? Des gens, pas tous si jeunes, qui prétendent « réfléchir », qui se réunissent aussi par groupes, assis par terre en cercles attentifs pour débattre de tous les sujets, pour avancer des propositions. Ceux qui les approuvent agitent doucement la main au-dessus de la tête, comme des battements d’ailes. « Si tu veux être oiseau, alors vole ! Si tu veux être ver de terre, alors écrase-toi. Mais ne t’étonne pas si l’on te pisse dessus ! » proclame une pancarte.

 

« Ce n’est pas la crise, c’est le système »… qui est en cause. Le cri qui s’élève va bien au-delà des revendications immédiates. Il ébranle tout l’édifice politique. « C’est simple, résume Miguel, 27 ans, juriste sans emploi. Nous n’en pouvons plus de ces deux partis qui se partagent le pouvoir, avec leurs bureaucraties, leurs politiciens qui ne pensent qu’à leur réélection, ces manitous locaux qui, souvent, s’enrichissent au passage… Ils ne nous écoutent pas. Alors nous prenons la parole ! Pas pour casser, pour construire autre chose. »

 

Pas un seul responsable politique n’a pris le métro jusqu’à la station Sol pour parler avec les manifestants.

 

Beaucoup s’étonnait du paysage espagnol. Comment se fait-il, disait-on, que la jeunesse courant après des jobs introuvables, ou alors payés mille euros malgré de beaux diplômes, ne se révolte pas ? Résignée à survivre avec l’aide des parents ? Apolitique ? Un Espagnol de moins de 25 ans sur deux est au chômage, un sur trois chez les moins de 30 ans.

 

Le mouvement dit du M-15 - ou « Democracia real ya » - a surpris. Surgi de la Toile. De nulle part ? Non, sursaut d’un pan de la réalité que les médias et les organisations politiques ignoraient. Il n’est pas sûr qu’il porte les prémices d’une révolution mondiale comme en rêvent les campeurs de la Puerta del Sol. Mais une révolution dans la façon de faire de la politique, alors oui.

 

Les réseaux sociaux et les sites internet improvisés ont cristallisé en quelques jours les envies, les besoins de parler. La parole court en marge des vieilles tribunes. Et à la Puerta del Sol, une caméra bricolée diffuse des images en direct sur le web…

 

Le précédent nord-africain a servi. Ici, pas de dictateur à chasser. Mais, comme là-bas, des bandes de profiteurs qui ont mis l’économie sur les rotules. « Ce n’est pas une crise, c’est une escroquerie ! » lit-on sur les façades couvertes d’affiches. Visés, les banquiers qui jouaient avec leurs bulles et les ont fait éclater. Les spéculateurs qui bâtissaient partout et n’importe comment avant d’entraîner tout le pays dans leur chute. Les politiciens qui monnayaient en douce leurs faveurs. Tous sûrs, au bout du compte, de leur impunité.

 

La foison des discours ne véhicule pas seulement la colère. Elle exprime aussi le besoin de comprendre, de trouver des issues, d’espérer. Un désir d’engagement aussi. « La presse entraîne la paresse, dit un bout de carton. Si tu ne sais pas comment t’engager, va vers le cul du cheval, on t’aidera… » La statue équestre sert de repère. L’humour a droit de cité, mais pas n’importe quelle faribole. « Nous buvons volontiers un verre avec toi, mais pas ici, pas aujourd’hui ! » avertit une banderole. Pas question de « botellon » (beuverie).  Rien que de l’eau et des sandwichs fournis par de bonnes âmes, servis par des volontaires. Et la nuit, des matelas improvisés, des tentes, des toiles tirées sur les dormeurs : la place devrait rester occupée jusqu’à dimanche prochain. A la barbe des pouvoirs locaux – qui avaient interdit le rassemblement ! - et des policiers postés aux abords, plutôt bienveillants. Tout un village s’est dressé, avec garderie, bibliothèque, stands d’information, et postes de sécurité dits « comités du respect ».

 

Quel sérieux ! Les groupes de travail essaiment dans les quartiers. Ils débattent d’économie, d’environnement, d’éducation, du développement des villes et des campagnes, de l’immigration, de l’avenir de la mer… et même des médias à qui des revendications seront adressées. « En démocratie, on peut faire plus de choses que voter tous les quatre ans ! », remarque Luis Fernandez, de l’Association nationale des chômeurs.

 

« Il faut nationaliser les banques ! » lance un monsieur grisonnant. « Pas du tout, rétorque une grande rouquine. Il faut en créer de nouvelles que les citoyens contrôleront… » Un jeune homme timide voit les choses autrement : « On a poussé les Espagnols à s’endetter et on laisse dans la merde… Il faudra bien apprendre à vivre avec moins, mais mieux ! » Et la discussion s’enfonce jusque tard dans la nuit.

 

Le soir des élections communales et régionales, la télé chauffait le suspense dans l’attente d’un résultat attendu. A la même heure, la place dite du kilomètre zéro, était bondée d’une foule indifférente au changement annoncé.

 

Ont-ils voté, ces jeunes en mouvement ? Peu d’entre eux probablement. Sous la tente des porte-parole, la toute jeune Carmen, nuque rasée et mèche teinte, explique, docte, qu’elle souhaiterait de nouveaux partis, même petits. Puis elle ajoute qu’il n’est pas facile de « voter sans se faire enculer ». Elle n’y est pas allée. « Parce que c’est loin d’ici et je ne voulais pas rater cette journée sur la place… »  Le net ne tue pas le plaisir d’être ensemble. La « conscience collective » célébrée ici n’est peut-être qu’une formule-bidon. Mais pas plus que « l’individualisme-roi » tant rabâché.

 

Signe du malaise : plus de 900’000 citoyens ont mis un bulletin blanc ou nul dans les urnes (4,27 %). Un record.

 

Le premier ministre Zapatero qui ne se représentera pas et a reconnu la défaite avant même le scrutin a eu ce mot en fait terrible pour son propre parti : « Si j’avais vingt-cinq ans, je serais aussi allé à la Puerta del Sol. » La droite, pour sa part, évite d’attaquer les manifestants : « ils se dressent contre la gestion calamiteuse de la gauche ».

 

Reste que le triomphe du Partido popular est sans appel. Dix points de plus que le parti socialiste. Conquête de la plupart des villes bastions de la gauche. Pouvoir renforcé sur ses terres, jusqu’à la réélection du président de la région autonome de Valence, Francisco Camps, poursuivi pour une vaste affaire de corruption.

 

La droite caracole sur les revers d’un gouvernement de gauche qui a dû, endettement oblige, serrer la ceinture des classes moyennes et populaires. Elle dirigera bientôt le pays, dans un an au plus tard.  Elle ne perd rien pour attendre. Les caisses publiques sont vides et rares les idées fortes. De surcroît, la cote de son leader, Mariano Rajoy, et loin de briller. Le vote fut plus de protestation plus que d’adhésion.

 

On cherche en vain dans le programme du « PP » des lumières sur les questions de fond. Quelles activités économiques – au-delà du tourisme, de l’agriculture et du bâtiment - sont-elles porteuses d’avenir en Espagne ? A quel type de société ce pays aspire-t-il ? Quelles réformes institutionnelles lui faut-il ? Quel renouveau pour les partis ?

 

Les politiciens patentés échappent à ce débat. Les médias aussi. Ces jours-ci, seuls abordent ces enjeux quelques dizaines de milliers de jeunes, de moins jeunes aussi, les fesses sur le macadam.

 

Il y a des révoltes qui débouchent sur l’obscurantisme populiste. Il en est une, en Espagne, qui amène, entre toutes les facilités du charabia révolutionnaire, quelques éclairs d’intelligence. Les campeurs du Soleil lèveront le village. Mais ils laisseront des traces qui n’ont pas fini de faire gamberger les démocrates de partout.

 

 

Encadré

 

Pour en savoir plus :

www.democraciarealya.es

www.tomalaplaza.com

Sur Twitter :

#spanishrevolution

 #acampadasol

 #yeswecamp

 

 

 

 

Rédigé le 02 juin 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Trop ? Trop peu ? Autrement ?

 

 

La déflagration Strauss-Kahn a plongé les rédactions dans les affres de l’interrogation. Comment empoigner l’événement, l’éclairer, en débattre sans s’exposer à l’accusation de curée ? Entre présomption d’innocence et recherche des faits, en fait-on trop ? Trop peu ?

 

Et surtout, comment ? A la vieille manière, en titrant à la une ce que tous les lecteurs savent déjà ? Ou en cherchant la valeur ajoutée, l’explication du contexte, l’éclairage sur les antécédents et les conséquences ?

 

La première façon a simplement pour effet de détourner le public vers d’autres sources. Que les journaux qui préfèrent la platitude, tels les régionaux français, n’aillent pas s’étonner de voir leur lectorat se ratatiner. Un peu plus de curiosité sur le point faible que DSK se reconnaissait lui-même, son rapport aux femmes, eût été bienvenu… et cet éclairage l’aurait peut-être dissuadé d’aller vivre aux Etats-Unis où l’on ne badine pas avec le sexe.

 

L’ambition d’un journalisme plus ambitieux est non sans risques : aller trop vite, surchauffer la soupe des émotions, écraser les auteurs ou les victimes d’un fait-divers. Mais chercher l’information jusque derrière les coulisses reste une nécessité civique. Exercice d’autant plus difficile qu’il doit s’articuler maintenant avec l’espace digital : il bruisse comme jamais, prend les devants, mêle toutes les sensibilités.

 

 « Le Monde » a fait lundi une démonstration de ce que peut être cet âge nouveau du journalisme. Il a ouvert sur le net une page sur l’actualité réactualisée en direct. Elle était nourrie d’apports multiples. Avant même que la télévision ne s’installe dans la salle du tribunal new-yorkais, des journalistes - de divers titres - « twittaient », à la seconde, ce qu’ils voyaient et entendaient. Des juristes expliquaient la procédure. Des spécialistes extérieurs au journal faisaient irruption et apportaient leurs lumières. Et surtout, les lecteurs posaient une foule de questions. Ils furent près de 40'000 au même instant sur la ligne.

 

Ce méli-mélo d’infos et de discussions faisait jaillir des points que les rédacteurs, seuls dans leurs bureaux, auraient peut-être ignorés. On apprit ainsi sur un site d’information (atlantico.fr), que des rapports de police transmis au consulat français faisaient état de griffures sur le corps du suspect. A confirmer bien sûr. Mais il est révélateur que la nouvelle sorte par ce canal plutôt qu’à travers les médias classiques.

 

Autre débat : quelles photos publier ? La règle déontologique européenne, suisse en particulier, veut que l’on évite les images « humiliantes » d’un accusé. Les Américains s’en moquent. Et l’on reçoit le portrait d’un DSK menotté, ou assis devant sa juge, le visage défait, pas rasé, la chemise fatiguée. Les journaux n’ont plus le choix : quoi qu’ils décident, ce spectacle fera le tour du monde.

 

On peut penser ce que l’on veut, surtout du mal, des mœurs judiciaires américaines. Mais le tollé que cette comparution a provoqué en France en dit long sur la classe politique de ce pays. Les socialistes qui se disaient bouleversés n’avaient pas montré tant de compassion envers d’autres coupables ou innocents pris dans cette redoutable machine. Beaucoup de modestes citoyens ne sont nullement choqués qu’un prévenu puissant et prestigieux soit traité de la même manière qu’un simple pékin. Les amis de DSK qui prétendent capter les voix du peuple feraient bien d’y penser avant de donner des leçons d’éthique médiatique.

 

De ce vacarme émergent des clameurs odieuses, ou bizarroïdes, ou purement émotionnelles. Des accusations grossières et prématurées, des théories du complot abracadabrantes, des plaidoyers naïfs du genre « cela ne lui ressemble pas », comme si les délinquants avaient toujours la tête de l’emploi.  On peut s’indigner de l’empressement des uns à noircir, celui des autres à blanchir. Mais demander aux médias de se censurer, de se taire, d’étouffer l’effervescence, c’est absurde.

 

Dans les pintes d’autrefois, une nouvelle stupéfiante déchainaient les mêmes passions, les mêmes questions, les mêmes rumeurs. Elles sont aujourd’hui immédiatement répercutées dans l’espace planétaire. Mais elles ne changent guère de nature. La dignité des journalistes consiste à les ordonner. A répondre avec exigence et sérénité à la curiosité générale. Et au bout du compte, chacun tentera de s’y retrouver. 

 

Rédigé le 20 mai 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Tunisie: l'espoir et la peur

Le pays qui a inauguré le printemps arabe avance à tâtons sur le chemin d’une démocratie encore floue. La peur a succédé à l’euphorie. Marasme économique, confusion politique, montée des islamistes… Où conduit la liberté ?

 

 

« Il y a ce vide qui sans crier gare

s’intercale entre deux morceaux de réalité

et que pris de court, on ne peut s’empêcher
 de parcourir pendant quelques instants; 

le regard, figé, tourné vers  « on ne sait où »

vers un « ailleurs », situé derrière l’horizon ;
 même quand l’horizon n’est que la ligne 
du mouvement d’une fourmi sur le sol… »

Ce poème trouvé sur un blog dit le désarroi de la jeunesse qui a chassé le dictateur. La Tunisie balance entre un sombre destin passé et un autre à venir, à la fois prometteur et menaçant.

 

L’arrivée à Tunis peut impressionner le visiteur. Les bâtiments publics, les monuments sont protégés par l’armée, avec véhicules blindés et barbelés. Jusqu’à la statue de Ibn Khaldoun, place de l’Indépendance, face à la cathédrale catholique. Une belle figure historique : né en 1332, philosophe des Lumières islamiques qui ne disaient pas leur nom. Comme si le cœur-même du pays se sentait menacé.

 

L’Européen qui débarque la tête pleine d’images euphoriques de la « révolution du jasmin »  est vite rappelé à d’âpres réalités. Les détritus s’amoncellent au coin des rues : les éboueurs (payés moins de deux cents francs par mois) sont en grève. Ils ont cru, comme tant d’autres, que démocratie rimait avec amélioration immédiate des conditions de vie.

 

Devant le théâtre, des groupes de jeunes hommes passent la journée à parler politique. Sur l’avenue Bourguiba, on tempête contre le gouvernement provisoire, on dénonce les courtisans d’hier qui tournent leur veste sans vergogne, on maudit les patrons qui licencient, on s’échauffe autour de la place de l’islam. A deux pas, des cris, les commerçants baissent leur rideau pour un moment : la police chasse des vendeurs ambulants débarqués de province qui, disent les voisins, sèment le chaos dans le quartier.

 

Tout est calme en revanche dans le souk. Trop calme. Les touristes ont déserté. Les vendeurs ne savent plus qu’inventer pour attirer les rares chalands… tout en prenant garde de ne pas trop les harceler. Le plus grand hôtel Africa, continue de proposer ses chambres aux agences de voyage, accepte des réservations… mais en réalité, il est fermé. A l’entrée, des pancartes vengeresses et le personnel qui réclame ses salaires, plus versés depuis trois mois.

 

La panne touristique fait mal. Pour le premier trimestre 2011, moins 43 % de nuitées selon les chiffres officiels. Les voyagistes boudent encore. Plus d’un million de Libyens venaient chaque année pour se faire soigner dans les cliniques modernes dont la Tunisie a fait une industrie. Ils ont d’autres soucis aujourd’hui.

 

Pourtant l’invitation est tentante: la sécurité n’est pas mauvaise, les hôtels baissent les prix, pas de cohue, l’hospitalité reste intacte. Ces retraitées allemandes sont ravies : « Tout est bon marché, les gens sont gentils, et puis le soleil est le même qu’avant… » Elles se photographient devant les blindés qui gardent le ministère de l’intérieur. Le gouvernement fait tout pour laisser la porte grande ouverte. Il va jusqu’à payer les places vides des compagnies Tunisair et Novelair pour qu’elles ne diminuent pas leurs fréquences.

 

« Nous devons profiter de la crise pour promouvoir un nouveau modèle ! » proclament les responsables du tourisme. Le marché bas-de-gamme s’épuise. Les forfaits bradés ne laissent qu’une centaine d’euros à l’hôtelier : intenable. Le régime de Ben Ali, on le dit enfin, a multiplié les bévues. Tel cet aéroport de Enfhida, à 60 km de celui de Monastir : inutile etdésert. Mais combien de juteuses commissions ont pu être versées grâce à lui…

 

Si les investissements se sont effondrés au début de l’année, les entreprises n’ont pas déserté. Ainsi aucune des 80 sociétés suisses établies en Tunisie (14'000 postes de travail)  n’envisage de partir. Certaines prévoient même de se développer, espérant le retour à la stabilité et surtout la fin de la corruption qui ont gangréné le pays.

 

Les grèves sont encore fréquentes. Et pour cause : tant de manufactures sous-paient et briment le personnel. Les syndicats trouvent parfois des accords mais face aux patrons qui durcissent le ton, ils tendent  la corde.

 

La puissante UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) va peser lourd dans la bataille politique. Bien qu’elle peine à faire oublier que ses dirigeants ont joué le jeu du régime renversé. Elle est à la fois tentée de donner dans la surenchère sociale et de calmer le jeu. Talonnée par plusieurs mini-partis d’extrême-gauche qui rêvent d’un retour marxiste.

 

« On ne s’y retrouve plus, lâche ce jeune homme de la génération Facebook qui tue le temps à la terrasse des cafés. Les gens de Ben Ali sont partout, dans les syndicats, dans les partis, dans les journaux… Ses flics en civil magouillent. Comment voulez-vous que le pays change vraiment ? C’est à gerber. » Pas facile, il est vrai, de se repérer dans la liste de la cinquantaine de partis autorisés à participer à l’élection d’une assemblée constituante le 24 juillet. Quatre dans la mouvance islamique, cinq à la gauche ou l’extrême-gauche, les autres difficiles à étiqueter : créés par des opposants retour d’exil, des vieux ayant eu des fonctions sous Bourguiba puis exclus par Ben Ali, des intellectuels en mal d’action… et quelques notables d’hier porteurs maintenant de promesses révolutionnaires.

 

Comment en serait-il autrement ? Dans tant de fonctions il fallait jouer le jeu pour survivre. Surtout dans les médias.

 

Les Européens n’ont pas pris la mesure de l’invraisemblable culte de la personnalité autour de Ben Ali et de sa femme. « Il faut dire que les journalistes en rajoutaient de leur propre chef, remarque, sourire en coin,  Zyed Krichen, directeur du magazine « Réalités », qui se targue d’avoir tenté de rester digne. Il y avait surenchère entre ceux qui voulaient se faire bien voir… »

 

« La Presse », premier quotidien du pays, appartient à l’Etat. Il a ciré les pompes du dictateur jour après jour. Seul le rédacteur en chef est parti. Son successeur a été désigné par l’assemblée des rédacteurs. Ben Romdhane vient de la rubrique étrangère : « Là, nous étions un peu à l’écart… D’ailleurs bien avant la révolution, j’ai ouvert un blog personnel où je pouvais m’exprimer un peu plus librement. On pouvait critiquer pas mal de choses. Sauf la famille du président.» Le nouveau patron assure que tout a changé, que le journalisme est devenu libre et critique. On trouve en effet des enquêtes sur les méfaits du clan Ben Ali mais un reflet très prudent de l’actualité officielle. Même pas un mot ironique sur la visite du ministre de la culture Frédéric Mitterrand, honoré de la nationalité tunisienne par Ben Ali, qui chante aujourd’hui les beautés de la révolution… et promet une prime de 3000 euros aux libraires valorisant les ouvrages français.

 

La France n’a guère la cote. A l’exception du « Monde » et du « Canard enchaîné », les médias ont tous tu ou minimisé la face totalitaire du régime déchu. Les vacances tunisiennes plaisaient aux journalistes qui étaient si bien reçus… Pas étonnant qu’aujourd’hui les lecteurs ne se ruent pas sur les titres parisiens réapparus dans les kiosques.

 

Ben Ali rempart face à l’islamisme. Tout le monde y a cru et a été surpris de voir la révolution monter d’une jeunesse ni voilée ni barbue, mobilisée grâce à Facebook et aux blogs. Mais cette image si rassurante pour les Européens est en train de se troubler.

 

Le seul parti dont tous les Tunisiens connaissent le sigle est l’Ennhada (parti de la Renaissance), le mouvement islamique hier interdit, maintenant réhabilité. Ses porte-parole rassurent les visiteurs étrangers. Pas question d’imposer le voile aux femmes ou d’interdire l’alcool. Pas de politisation des mosquées. Exclu d’établir la « charia »… « Nous sommes convaincus que l’islam peut s’insérer dans un Etat démocratique, répètent les dirigeants du mouvement. Regardez la Turquie ! »

 

Les tenants de la laïcité – on en débat en Tunisie plus qu’en France ! – ne sont pas tous convaincus. « Allez écouter ce qui se dit dans les mosquées… »  Il est vrai qu’on y entend beaucoup les imams inspirés par Hezb Ettahrir, une dissidence des Frères musulmans, qui n’a pas été autorisée à participer aux élections en raison de son extrémisme religieux jugé antidémocratique.

 

Les blogs bruissent de cette crainte: les islamistes pourraient « voler » la révolution de janvier. Mais contre eux, le front se durcit. Femmes en tête. Elles viennent d’obtenir une victoire renversante. La Haute commission chargée d’organiser l’élection de juillet exige la parité hommes-femmes sur les listes électorales ! Même l’Ennahda a approuvé la décision.

 

Ce signe ne suffira pas à apaiser toutes les peurs. Peur des ultra-religieux, peur de la confusion politicienne, peur du marasme économique.

 

Où seront les emplois de demain ? Le tourisme de masse et les manufactures étrangères ont montré leurs limites. Les disparités régionales restent béantes. Le chômage des jeunes paraît sans issue. L’Etat a le mérite d’exister, à la différence de la Libye, l’identité tunisienne est forte, la jeunesse plutôt instruite. Mais pour quoi faire ? Pour quel ordre social ?« Aujourd’hui, écrivait le penseur Moncef Marzouki à la veille de la révolution, le rêve du développement « à l’ancienne » s’est évanoui et nous n’avons pas de mythe de substitution. L’avenir devenant un territoire de l’angoisse, la tentation est grande de se réfugier dans le passé. Les Arabes comme tous les autres peuples confrontés à la fin des grands mythes du XXème siècle sont obligés de se concocter de nouveaux objectifs, au risque de voir s’installer le chaos d’abord dans les esprits, puis dans la réalité. »

 

Les Européens en plein repli sauront-ils aider un Maghreb libéré à y voir plus clair dans son avenir ? C’est douteux. Puissent-ils pourtant apporter au moins quelques soutiens concrets. Par dignité.

 

 

Encadrés

 

L’agora électronique

 

La presse écrite a perdu sa crédibilité à force de lustrer Ben Ali. Les blogs qui ont fleuri avant et pendant la révolution continuent à porter le débat. Un peu moins nourris cependant… Des sites d’information professionnels s’imposent. Tel www.kapitalis.com créé par un entrepreneur dynamique, Kéfi Ridha. Sa rédaction compte même un correspondant à Genève. Utiles aussi : les agrégateurs  de nouvelles et de blogs : www.tunisnews.net; www.tuniblogs.com;  www.tn-blogs.com. Journaux et magazines ont tous leurs pages sur le net, plus fréquentées que sur papier.

 

Le souvenir de Samuel Schmid

 

« Vous venez de Suisse ? Vous nous rendrez l’argent des Ben Ali ? » La question revient souvent. Une manifestation a eu lieu devant l’ambassade. Réponse : ces fonds ont été gelés mais ce sont aux autorités tunisiennes de déposer des demandes dûment motivées. Tâche difficile. L’administration fédérale a promis son aide pour l’élaboration des demandes. Un institut sis à Bâle, l’International Center for Asset Recovery (ICAR), doit aussi seconder Tunis.

 

Il est probable que les sommes en jeu ne soient pas très importantes : Ben Ali, méfiant, préférait placer son argent sous d’autres cieux discrets. Une grande partie de ses biens se trouve en Tunisie même : le clan prenait des participations majoritaires ou importantes dans toutes sortes de sociétés (dont Nestlé). L’Etat tente de les confisquer.

 

Ben Ali détestait la Suisse. Il n’a jamais digéré le refus du chef de du DFAE de l’époque, Flavio Cotti, de le recevoir en 1995 lors de son passage à Genève. Pire encore : en 2005, lors du Sommet mondial de la société de l’information à Tunis, le président de la Confédération Samuel Schmid l’avait sermonné sur la liberté d’expression. Son discours, à la télévision, fut soudain privé de son ! Les journalistes ne l’ont pas oublié. Micheline Calmy-Rey, dans la foulée, recevait des grévistes de la faim tunisiens. Il s’ensuivit un gel diplomatique sérieux.

 

 

L’exode des « harragas »

 

On appelle « harragas » les jeunes gens qui quittent clandestinement le pays. Littéralement : les brûleurs de papier. Parce que beaucoup détruisent leurs passeports pour ne pas être renvoyés. Un peu plus de 25'000 depuis le 14 janvier. Pourquoi l’exode ? Parce que les contrôles policiers se sont relâchés, parce que l’horizon intérieur reste sombre, le chômage massif.

 

Les Tunisiens sont amers. La fixation des Européens sur ce thème les irrite : « Quand on pense, entend-on, que nous avons accueilli bien plus plus de réfugiés venus de Libye… » L’attitude de la France choque. « Après les roms, le gouvernement français jette son dévolu sur les migrants tunisiens en bafouant même les accords de Schengen. Les harragas sont harcelés par des mafieux qui leur demandent de verser entre 150 et 600 euros pour traverser la frontière italo-française.», déclare Tarek Ben Hiba, président d’une ONG au nom évocateur, « Fédération tunisienne de la citoyenneté des deux rives » .

 

Les jeunes gens qui aiment bavarder avec les étrangers se ferment quand on aborde le sujet. « Nous, nous restons. Nous n’avons aucune envie d’aller nous faire maltraiter en Europe… », entend-on le plus souvent. « Enrichir les passeurs sur leurs bateaux pourris ? Non merci !»

 

La Suisse a envoyé à Tunis de hauts fonctionnaires pour négocier un accord avec le gouvernement provisoire. Elle fait miroiter une aide au développement accrue. D’ores et déjà, un programme se met en place dans le sud du pays, avec des pouvoirs communaux jusque là ignorés par la capitale : pour améliorer la distribution d’eau potable dans les villages.

 

Un geste bien modeste face à un défi que l’argent ne suffira pas à relever : désamorcer l’affrontement de deux fantasmes. Celui des candidats à l’exode imaginant une Europe eldorado. Celui d’une Europe qui se voit submergée de jeunes « harragas ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé le 21 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Le pari fou

Faut-il avoir peur ? Chacun a son tempérament, plutôt alarmiste, plutôt optimiste. Et entre ces penchants, nous balançons tous avec effroi devant la catastrophe nucléaire japonaise.

 

Catastrophe ? Le mot effraie… et pourtant.  Des substances hautement radio-actives (y compris du plutonium) empoisonnent déjà un vaste périmètre, contaminent la nourriture, l’eau et la mer, polluent les nuages qui courent autour de la planète.

 

Mais est-ce vraiment dangereux pour la santé ? Le naïf qui consulte sagement le site de l’OMS en sort  stupéfait. Les pages, actualisées avec retard, sont toutes on ne peut plus rassurantes. Du genre : surtout ne prenez pas les pilules iodées… que distribuent pourtant les ambassades. N’hésitez pas à voyager au Japon, en évitant les zones proches des réacteurs fous… parce que les transports publics sont perturbés et que les pannes d’électricité sont fréquentes.

 

Pendant plusieurs jours, ses communiqués sont restés dans le même ton. Avec des perles du genre : « Le risque de santé publique sont minimes pour le Japon » ou « cela veut dire que si quelqu’un est touché, les risques ne sont pas très grands ». Lundi 21 mars seulement, l’OMS a commencé à froncer un peu le sourcil.

 

Cette organisation onusienne a semé la panique à propos des grippes aviaire et porcine : il est avéré aujourd’hui que les mesures prônées étaient disproportionnées mais évidemment juteuses pour les vendeurs de vaccins. Aujourd’hui, elle tombe dans l’excès inverse, taisant les effets redoutables que la radio-activité peut avoir sur l’organisme. Il est vrai que là, il n’y a pas de médicaments-miracles dont on pourrait vendre l’usage universel.

 

Hypothèse: la dame qui mène le bal à l’OMS est chinoise. Or la Chine minimise l’affaire. Les mots « fuites nucléaires » figurent parmi ceux qui bloquent l’accès aux sites internet. Le gouvernement de Pékin veut rassurer. Madame Margaret Chan s’aligne.

 

Il existe heureusement bien de sources plus sérieuses (1). Pourtant accusés par l’Agence internationale de l’énergie atomique de retenir certaines informations, notamment sur les contrôles déficients de la centrale en feu, les dirigeants japonais eux-mêmes ne cachent plus leur extrême inquiétude.

 

Mais quelle galère pour s’y retrouver dans toutes ces données ! Et puis, le doute s’installe. Y a-t-il vraiment une vérité scientifique ? On entre là dans une réflexion troublante. Les critères sont si changeants selon le moment où ils sont définis. Il y a une cinquantaine d’années, les vendeurs de souliers invitaient les clients à mettre les pieds dans un machine à rayons-X pour mesurer la bonne taille. Les experts assuraient alors qu’il n’y avait là aucun risque. C’est aujourd’hui interdit. Les taux admissibles d’irradiation dans les centrales n’ont cessé d’être abaissé au fil du temps. Il faut introduire de nouvelles technologies dans les centrales, dit-on. Très bien, mais comment croire qu’elles seront infaillibles alors que l’on nous affirmait que celles d’hier l’étaient aussi ? Si les savants se trompaient, pourquoi pas aujourd’hui ?

 

L’esprit humain bute sur une difficulté nouvelle : appréhender le danger dans la longue durée, tenant compte des années, des décennies, des siècles à venir. Vingt-cinq ans après Tchernobyl, de vastes territoires restent à jamais dangereux, les populations ukrainiennes et biélorusses continuent de payer le prix de la tragédie. Les cancers y sont plus fréquents qu’ailleurs. Les naissances d’enfants difformes, les défauts de défenses immunitaires plus fréquentes.  Et les troubles génétiques se transmettent de génération en génération. Insondables souffrances dont l’origine, de surcroît, est le plus souvent niée, puisqu’aucun lien irréfutable ne peut être établi entre l’accident et la maladie.

 

Tremblements de terre et tsunamis provoquent des drames terrifiants. Mais depuis le fond des âges, l’homme les affrontent avec la même certitude: une fois les morts enterrés et pleurés, une fois les dégâts réparés, la vie reprend comme avant. La catastrophe nucléaire, elle, est indépassable. Elle blesse la vie au-delà de l’imaginable.

 

Le pari sur le progrès est la grandeur de l’homme. Mais en l’occurrence, celui-ci est fou. La sagesse est d’en finir.

 

(1) www.2000watts.org, relayé par « Le Temps » ; www.criirad.org

 

 

 

 

 

 

Rédigé le 26 mars 2011 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

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