Le pays qui a inauguré le printemps arabe avance à tâtons sur le chemin d’une démocratie encore floue. La peur a succédé à l’euphorie. Marasme économique, confusion politique, montée des islamistes… Où conduit la liberté ?
« Il y a ce vide qui sans crier gare
s’intercale entre deux morceaux de réalité
et que pris de court, on ne peut s’empêcher
de parcourir pendant quelques instants;
le regard, figé, tourné vers « on ne sait où »
vers un « ailleurs », situé derrière l’horizon ;
même quand l’horizon n’est que la ligne
du mouvement d’une fourmi sur le sol… »
Ce poème trouvé sur un blog dit le désarroi de la jeunesse qui a chassé le dictateur. La Tunisie balance entre un sombre destin passé et un autre à venir, à la fois prometteur et menaçant.
L’arrivée à Tunis peut impressionner le visiteur. Les bâtiments publics, les monuments sont protégés par l’armée, avec véhicules blindés et barbelés. Jusqu’à la statue de Ibn Khaldoun, place de l’Indépendance, face à la cathédrale catholique. Une belle figure historique : né en 1332, philosophe des Lumières islamiques qui ne disaient pas leur nom. Comme si le cœur-même du pays se sentait menacé.
L’Européen qui débarque la tête pleine d’images euphoriques de la « révolution du jasmin » est vite rappelé à d’âpres réalités. Les détritus s’amoncellent au coin des rues : les éboueurs (payés moins de deux cents francs par mois) sont en grève. Ils ont cru, comme tant d’autres, que démocratie rimait avec amélioration immédiate des conditions de vie.
Devant le théâtre, des groupes de jeunes hommes passent la journée à parler politique. Sur l’avenue Bourguiba, on tempête contre le gouvernement provisoire, on dénonce les courtisans d’hier qui tournent leur veste sans vergogne, on maudit les patrons qui licencient, on s’échauffe autour de la place de l’islam. A deux pas, des cris, les commerçants baissent leur rideau pour un moment : la police chasse des vendeurs ambulants débarqués de province qui, disent les voisins, sèment le chaos dans le quartier.
Tout est calme en revanche dans le souk. Trop calme. Les touristes ont déserté. Les vendeurs ne savent plus qu’inventer pour attirer les rares chalands… tout en prenant garde de ne pas trop les harceler. Le plus grand hôtel Africa, continue de proposer ses chambres aux agences de voyage, accepte des réservations… mais en réalité, il est fermé. A l’entrée, des pancartes vengeresses et le personnel qui réclame ses salaires, plus versés depuis trois mois.
La panne touristique fait mal. Pour le premier trimestre 2011, moins 43 % de nuitées selon les chiffres officiels. Les voyagistes boudent encore. Plus d’un million de Libyens venaient chaque année pour se faire soigner dans les cliniques modernes dont la Tunisie a fait une industrie. Ils ont d’autres soucis aujourd’hui.
Pourtant l’invitation est tentante: la sécurité n’est pas mauvaise, les hôtels baissent les prix, pas de cohue, l’hospitalité reste intacte. Ces retraitées allemandes sont ravies : « Tout est bon marché, les gens sont gentils, et puis le soleil est le même qu’avant… » Elles se photographient devant les blindés qui gardent le ministère de l’intérieur. Le gouvernement fait tout pour laisser la porte grande ouverte. Il va jusqu’à payer les places vides des compagnies Tunisair et Novelair pour qu’elles ne diminuent pas leurs fréquences.
« Nous devons profiter de la crise pour promouvoir un nouveau modèle ! » proclament les responsables du tourisme. Le marché bas-de-gamme s’épuise. Les forfaits bradés ne laissent qu’une centaine d’euros à l’hôtelier : intenable. Le régime de Ben Ali, on le dit enfin, a multiplié les bévues. Tel cet aéroport de Enfhida, à 60 km de celui de Monastir : inutile etdésert. Mais combien de juteuses commissions ont pu être versées grâce à lui…
Si les investissements se sont effondrés au début de l’année, les entreprises n’ont pas déserté. Ainsi aucune des 80 sociétés suisses établies en Tunisie (14'000 postes de travail) n’envisage de partir. Certaines prévoient même de se développer, espérant le retour à la stabilité et surtout la fin de la corruption qui ont gangréné le pays.
Les grèves sont encore fréquentes. Et pour cause : tant de manufactures sous-paient et briment le personnel. Les syndicats trouvent parfois des accords mais face aux patrons qui durcissent le ton, ils tendent la corde.
La puissante UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) va peser lourd dans la bataille politique. Bien qu’elle peine à faire oublier que ses dirigeants ont joué le jeu du régime renversé. Elle est à la fois tentée de donner dans la surenchère sociale et de calmer le jeu. Talonnée par plusieurs mini-partis d’extrême-gauche qui rêvent d’un retour marxiste.
« On ne s’y retrouve plus, lâche ce jeune homme de la génération Facebook qui tue le temps à la terrasse des cafés. Les gens de Ben Ali sont partout, dans les syndicats, dans les partis, dans les journaux… Ses flics en civil magouillent. Comment voulez-vous que le pays change vraiment ? C’est à gerber. » Pas facile, il est vrai, de se repérer dans la liste de la cinquantaine de partis autorisés à participer à l’élection d’une assemblée constituante le 24 juillet. Quatre dans la mouvance islamique, cinq à la gauche ou l’extrême-gauche, les autres difficiles à étiqueter : créés par des opposants retour d’exil, des vieux ayant eu des fonctions sous Bourguiba puis exclus par Ben Ali, des intellectuels en mal d’action… et quelques notables d’hier porteurs maintenant de promesses révolutionnaires.
Comment en serait-il autrement ? Dans tant de fonctions il fallait jouer le jeu pour survivre. Surtout dans les médias.
Les Européens n’ont pas pris la mesure de l’invraisemblable culte de la personnalité autour de Ben Ali et de sa femme. « Il faut dire que les journalistes en rajoutaient de leur propre chef, remarque, sourire en coin, Zyed Krichen, directeur du magazine « Réalités », qui se targue d’avoir tenté de rester digne. Il y avait surenchère entre ceux qui voulaient se faire bien voir… »
« La Presse », premier quotidien du pays, appartient à l’Etat. Il a ciré les pompes du dictateur jour après jour. Seul le rédacteur en chef est parti. Son successeur a été désigné par l’assemblée des rédacteurs. Ben Romdhane vient de la rubrique étrangère : « Là, nous étions un peu à l’écart… D’ailleurs bien avant la révolution, j’ai ouvert un blog personnel où je pouvais m’exprimer un peu plus librement. On pouvait critiquer pas mal de choses. Sauf la famille du président.» Le nouveau patron assure que tout a changé, que le journalisme est devenu libre et critique. On trouve en effet des enquêtes sur les méfaits du clan Ben Ali mais un reflet très prudent de l’actualité officielle. Même pas un mot ironique sur la visite du ministre de la culture Frédéric Mitterrand, honoré de la nationalité tunisienne par Ben Ali, qui chante aujourd’hui les beautés de la révolution… et promet une prime de 3000 euros aux libraires valorisant les ouvrages français.
La France n’a guère la cote. A l’exception du « Monde » et du « Canard enchaîné », les médias ont tous tu ou minimisé la face totalitaire du régime déchu. Les vacances tunisiennes plaisaient aux journalistes qui étaient si bien reçus… Pas étonnant qu’aujourd’hui les lecteurs ne se ruent pas sur les titres parisiens réapparus dans les kiosques.
Ben Ali rempart face à l’islamisme. Tout le monde y a cru et a été surpris de voir la révolution monter d’une jeunesse ni voilée ni barbue, mobilisée grâce à Facebook et aux blogs. Mais cette image si rassurante pour les Européens est en train de se troubler.
Le seul parti dont tous les Tunisiens connaissent le sigle est l’Ennhada (parti de la Renaissance), le mouvement islamique hier interdit, maintenant réhabilité. Ses porte-parole rassurent les visiteurs étrangers. Pas question d’imposer le voile aux femmes ou d’interdire l’alcool. Pas de politisation des mosquées. Exclu d’établir la « charia »… « Nous sommes convaincus que l’islam peut s’insérer dans un Etat démocratique, répètent les dirigeants du mouvement. Regardez la Turquie ! »
Les tenants de la laïcité – on en débat en Tunisie plus qu’en France ! – ne sont pas tous convaincus. « Allez écouter ce qui se dit dans les mosquées… » Il est vrai qu’on y entend beaucoup les imams inspirés par Hezb Ettahrir, une dissidence des Frères musulmans, qui n’a pas été autorisée à participer aux élections en raison de son extrémisme religieux jugé antidémocratique.
Les blogs bruissent de cette crainte: les islamistes pourraient « voler » la révolution de janvier. Mais contre eux, le front se durcit. Femmes en tête. Elles viennent d’obtenir une victoire renversante. La Haute commission chargée d’organiser l’élection de juillet exige la parité hommes-femmes sur les listes électorales ! Même l’Ennahda a approuvé la décision.
Ce signe ne suffira pas à apaiser toutes les peurs. Peur des ultra-religieux, peur de la confusion politicienne, peur du marasme économique.
Où seront les emplois de demain ? Le tourisme de masse et les manufactures étrangères ont montré leurs limites. Les disparités régionales restent béantes. Le chômage des jeunes paraît sans issue. L’Etat a le mérite d’exister, à la différence de la Libye, l’identité tunisienne est forte, la jeunesse plutôt instruite. Mais pour quoi faire ? Pour quel ordre social ?« Aujourd’hui, écrivait le penseur Moncef Marzouki à la veille de la révolution, le rêve du développement « à l’ancienne » s’est évanoui et nous n’avons pas de mythe de substitution. L’avenir devenant un territoire de l’angoisse, la tentation est grande de se réfugier dans le passé. Les Arabes comme tous les autres peuples confrontés à la fin des grands mythes du XXème siècle sont obligés de se concocter de nouveaux objectifs, au risque de voir s’installer le chaos d’abord dans les esprits, puis dans la réalité. »
Les Européens en plein repli sauront-ils aider un Maghreb libéré à y voir plus clair dans son avenir ? C’est douteux. Puissent-ils pourtant apporter au moins quelques soutiens concrets. Par dignité.
Encadrés
L’agora électronique
La presse écrite a perdu sa crédibilité à force de lustrer Ben Ali. Les blogs qui ont fleuri avant et pendant la révolution continuent à porter le débat. Un peu moins nourris cependant… Des sites d’information professionnels s’imposent. Tel www.kapitalis.com créé par un entrepreneur dynamique, Kéfi Ridha. Sa rédaction compte même un correspondant à Genève. Utiles aussi : les agrégateurs de nouvelles et de blogs : www.tunisnews.net; www.tuniblogs.com; www.tn-blogs.com. Journaux et magazines ont tous leurs pages sur le net, plus fréquentées que sur papier.
Le souvenir de Samuel Schmid
« Vous venez de Suisse ? Vous nous rendrez l’argent des Ben Ali ? » La question revient souvent. Une manifestation a eu lieu devant l’ambassade. Réponse : ces fonds ont été gelés mais ce sont aux autorités tunisiennes de déposer des demandes dûment motivées. Tâche difficile. L’administration fédérale a promis son aide pour l’élaboration des demandes. Un institut sis à Bâle, l’International Center for Asset Recovery (ICAR), doit aussi seconder Tunis.
Il est probable que les sommes en jeu ne soient pas très importantes : Ben Ali, méfiant, préférait placer son argent sous d’autres cieux discrets. Une grande partie de ses biens se trouve en Tunisie même : le clan prenait des participations majoritaires ou importantes dans toutes sortes de sociétés (dont Nestlé). L’Etat tente de les confisquer.
Ben Ali détestait la Suisse. Il n’a jamais digéré le refus du chef de du DFAE de l’époque, Flavio Cotti, de le recevoir en 1995 lors de son passage à Genève. Pire encore : en 2005, lors du Sommet mondial de la société de l’information à Tunis, le président de la Confédération Samuel Schmid l’avait sermonné sur la liberté d’expression. Son discours, à la télévision, fut soudain privé de son ! Les journalistes ne l’ont pas oublié. Micheline Calmy-Rey, dans la foulée, recevait des grévistes de la faim tunisiens. Il s’ensuivit un gel diplomatique sérieux.
L’exode des « harragas »
On appelle « harragas » les jeunes gens qui quittent clandestinement le pays. Littéralement : les brûleurs de papier. Parce que beaucoup détruisent leurs passeports pour ne pas être renvoyés. Un peu plus de 25'000 depuis le 14 janvier. Pourquoi l’exode ? Parce que les contrôles policiers se sont relâchés, parce que l’horizon intérieur reste sombre, le chômage massif.
Les Tunisiens sont amers. La fixation des Européens sur ce thème les irrite : « Quand on pense, entend-on, que nous avons accueilli bien plus plus de réfugiés venus de Libye… » L’attitude de la France choque. « Après les roms, le gouvernement français jette son dévolu sur les migrants tunisiens en bafouant même les accords de Schengen. Les harragas sont harcelés par des mafieux qui leur demandent de verser entre 150 et 600 euros pour traverser la frontière italo-française.», déclare Tarek Ben Hiba, président d’une ONG au nom évocateur, « Fédération tunisienne de la citoyenneté des deux rives » .
Les jeunes gens qui aiment bavarder avec les étrangers se ferment quand on aborde le sujet. « Nous, nous restons. Nous n’avons aucune envie d’aller nous faire maltraiter en Europe… », entend-on le plus souvent. « Enrichir les passeurs sur leurs bateaux pourris ? Non merci !»
La Suisse a envoyé à Tunis de hauts fonctionnaires pour négocier un accord avec le gouvernement provisoire. Elle fait miroiter une aide au développement accrue. D’ores et déjà, un programme se met en place dans le sud du pays, avec des pouvoirs communaux jusque là ignorés par la capitale : pour améliorer la distribution d’eau potable dans les villages.
Un geste bien modeste face à un défi que l’argent ne suffira pas à relever : désamorcer l’affrontement de deux fantasmes. Celui des candidats à l’exode imaginant une Europe eldorado. Celui d’une Europe qui se voit submergée de jeunes « harragas ».
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