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La flamme du journalisme

Les journalistes romands, ces jours-ci, s’interrogent sur leur métier et distinguent les meilleurs d’entre eux. Leur indépendance est-elle menacée? La technologie va-t-elle bouleverser leur pratique et leur éthique? Comment mieux dialoguer avec le public? Doivent-ils s’engager ou rechercher la neutralité du propos? Comme dans toutes les corporations, ils ont tendance à mettre tous leurs maux sur le compte des autres. Les éditeurs, les annonceurs, les nouveaux venus de la sphère internet. Un peu facile. Ils savent bien, pourtant, que l’avenir de leur profession dépend aussi et d’abord de leurs choix, de leurs talents, de leurs qualités d’écoute et de parole, de l’idée qu’ils se font de leur tâche. Celle-ci variant d’ailleurs d’un titre à l’autre, d’un média à l’autre: la presse, heureusement, reste diverse.

Un livre 1) tombe à pic pour stimuler la réflexion des professionnels... et pour éclairer les lecteurs. Deux grands journalistes français racontent leur vie, expriment leurs craintes et leurs espoirs. Bernard Guetta, le chroniqueur de politique internationale à France Inter, témoin de la lutte contre le communisme en Europe de l’Est, de la Russie de Gorbatchev, de l’Amérique de Reagan, aujourd’hui spécialiste – entre autres – de la question iranienne. Et Jean Lacouture qui, dans Le Monde et le Nouvel Observateur, raconta la décolonisation de l’Indochine, du Maroc et de l’Algérie, de l’Egypte aussi à travers les années Nasser.

Leur dialogue rend l’histoire proche et vivante. On se régale du récit de ce jeune soldat de l’armée française dans le Saigon de l’après-guerre qui osait y fonder un journal clairvoyant sur le sort promis à la colonie. On replonge avec effroi dans l’épisode du coup d’Etat du général polonais Jaruzelski qui voulut écraser la démocratie naissante: Guetta l’a vu, l’a vécu, l’a décrit avec une flamme et une compétence qui restent dans les mémoires. Car cet homme-là ne refait pas le monde en chambre, entre son ordinateur, sa bibliothèque et les salons diplomatiques. Il va sur le terrain. Il hume l’air de la rue, parle aux gens, capte les vibrations d’une société au-delà des formules toutes faites. Aujourd’hui encore, il s’échappe le plus souvent possible de Paris et enrichit son regard, le nôtre avec lui, sur les soubresauts de la planète.

Mais l’ouvrage est le plus captivant là où les deux interlocuteurs complices parlent de leurs parcours personnels, de leur amour du métier, de leur exigence intime. Ils ont ceci en commun qu’ils ne sont pas cyniques, qu’ils ne se bornent pas à rapporter sans se mouiller ce qu’ils voient et entendent. Ils sont «engagés». Le mot a mauvaise réputation. Il faut le bien comprendre. Lacouture et Guetta ne sont pas idéologues, encore moins des suiveurs de chapelles. Ils veulent comprendre. En toute indépendance intellectuelle. Mais ils ont des convictions. Le premier a follement espéré que la décolonisation puisse se faire en douceur. Espoir si cruellement déçu. Le second a cherché tous les signes qui pouvaient annoncer une sortie pacifique et démocratique du communisme. Les événements lui ont donné raison. Même si l’Europe de l’Est, aujourd’hui, ne joue pas au sein de l’Union le rôle dont il rêvait.

Tous deux s’entendent sur ce qu’ils appellent «le droit d’intervenir» sur le cours de l’histoire. «C’est, dit Guetta, l’un des rôles de la presse dont la liberté n’a pas été conquise pour qu’on ne s’en serve pas, ou seulement avec parcimonie, naviguant avec une affable neutralité entre les postulats d’une époque.» On ne parle plus de journaux mais de «supports» – pour la pub – et de «médias». Terme piège. Car «la presse n’est pas «au milieu». Elle est la vigie qui guette la tempête et la terre, devine les récifs sous l’eau dormante, indique les voies possibles, car son métier est d’observer du grand mât quand d’autres, sur le pont, font avancer le navire».

Naïf, Guetta? Pas sûr. Quelques-uns des plus beaux succès de presse, de El Pais à The Economist, de la Repubblica à Gazeta Wyborsza, sont dus à la vision de leurs équipes. A la haute idée qu’elles se font de leur besogne. Les industriels de l’édition qui fabriquent des produits de papier selon des recettes standardisées creusent peut-être leur tombe. Tant il est vrai que ce mélange fadasse d’informations sans perspectives et de divertissement pipolisé dégouline de partout par ailleurs. L’exigence brûlante des Lacouture et Guetta de demain, elle, peut sauver les journaux et les magazines de l’insignifiance, leur mortelle menace.

Le monde est mon métier. Bernard Guetta et Jean Lacouture. Ed. Grasset, 396 pages.

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Commentaires

99% des journalistes sont à gauche ou à l'extrême gauche, contre moins de moitié de la population suisse.

Vous voulez reconquérir le coeur des lecteurs, et cessez de représenter le métier le plus déconsidéré dans l'imagerie populaire ?

Commencez par représenter clairement la diversité de vos lecteurs.

Il fut un temps où il suffisait de savoir manier la langue française et une machine à écrire pour être un excellent journaliste. Aujourd'hui, la généralisation de l'usage des ordinateurs oblige tout le monde à lire et à écrire dans une mentalité pré-fabriquée, relativement contraignante, au risque de ne pouvoir être efficaces dans ce métier ou dans le décodage des infos. C'est une évolution que les journalistes partagent avec la population, en général et probablement on trouve autant de radicaux, que d'UDC que de PDC, que de socialistes que de verts dans la catégorie des bienheureux "branchés" PC ou MAC.

Réfléchir en mode "Windows" est une contrainte de laquelle on ne souffre pas, au contraire, c'est du bien-être; et les commodités que procure l'usage de l'informatique sont tout à fait appréciables. Cette dépendance de l'homme aux évolutions technologiques d'une machine avec laquelle il fusionne touche peut-être davantage les journalistes de la télévision que ceux de la presse écrite.

Mais que peut faire le bon journaliste s'il veut être meilleur que les autres et s'il ne lui suffit pas de simplement vivre avec son temps en gagnant sa croûte, sans chercher à s'éloigner de cette vision du monde standard qui s'accorde avec le format Windows utilisé par la boîte qui l'embauche? Et les journalistes qui s'engagent? Pourquoi aujourd'hui? Pour être en avance sur leur temps et proposer une vision des choses selon laquelle, demain, nous vivrons mieux avec davantage de technologie dans nos maisons et dans nos entreprises, faisant ainsi un peu de propagande pour tous les vendeurs et revendeurs d'appareils, de logiciels, de conseils etc... histoire de faire marcher l'économie? Ou alors le rêve poursuivi est-il celui de vivre dans un monde avec moins d'inégalités, d'injustices et de guerres, avec moins de fractures numériques mais aussi moins de gaspillage de ressources et d'énergies?

Dans la situation hyperstandardisée actuelle il ne reste qu'un critère à partir duquel il me semble qu'on puisse faire la différence entre un journaliste excellent et un journaliste normal. Celui qui sait manier la langue, comme autrefois... Celui qui par son art littéraire, arrive à suggérer cet artifice dans lequel la presse et les massmédia convient jour après jour les personnes dévoreuses d'information. Ce journaliste-là arrivera donc à faire croire au lecteur qu'un autre monde est possible. Et, justement, je trouve que votre article sur la "Flamme du journalisme" est une réflexion exemplaire; une fois qu'on l'a lu on se retrouve avec l'esprit dégagé, comme libéré d'un cadre superflu. Mais en temps on n'est pas dans l'amusement gratuit; on a simplement approché la réalité par un canal un peu différent de que ce que la norme propose d'habitude, ce qui est quasiment un luxe.

FANTASTIQUE :

Comment CNN a totalement fabriqué le "débat citoyen" du parti démocrate, le 15 novembre dernier, et a pris ses téléspectateurs pour des cons :

http://leblogdrzz.over-blog.com/article-14144010.html

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