Les deux initiatives blochériennes balayées ce dimanche avaient un trait commun: la haine des institutions. Celle qui proposait la naturalisation par les urnes a été lancée à partir d’un coup de colère contre le Tribunal fédéral. Celle qui voulait museler le Conseil fédéral était de la même eau: le gouvernement doit rester dans sa niche pour laisser la place aux brasseurs de référendums.
C’est là un trait de l’idéologie de ce parti: l’intégrisme démocratique. On connaît le phénomène en termes religieux: partis d’une foi appliquée dans l’absolu, les extrémistes en font une caricature malfaisante. En politique, le chemin est le même: d’un bon principe, on tire un système rigide et injuste.
Sans ses mécanismes institutionnels subtils, la démocratie va au chaos. Demander l’avis du peuple sur tout et n’importe quoi, c’est le tromper. Parce qu’un pays ne se gère pas à coups de questions de dimanche en dimanche. Parce que les justes choix se font souvent dans le compromis négocié. Parce que les minorités ne sont pas prises en compte dans l’affrontement systématique du oui et du non.
Les citoyens ont pressenti le danger. A trop vouloir les consulter, à jeter sans cesse la suspicion sur les élus, sur les dirigeants, sur les juges, les apôtres de la démocratie directe ont révélé leur but réel: affaiblir l’Etat.
On ne comprend rien au jeu de l’UDC sans voir cette composante de son idéologie: son gourou, Christoph Blocher, nourrit en fait une aversion pour cet Etat qu’il cherche à affaiblir de l’intérieur ou de l’extérieur selon les circonstances. Son poulain, le jeune paysan saint-gallois porté à la présidence du parti, persiste et signe. Il estime qu’après le rejet de ces initiatives, «il y a un peu moins de démocratie en Suisse».
Les intégristes de tout poil − il y en eut à l’extrême gauche comme à l’extrême droite − ont un même point faible: ils bétonnent leurs convictions jusqu’à s’aveugler. Une de leurs familles en fait la démonstration: les ultra-libéraux. Leurs doctrinaires, après avoir répandu leurs idées dans le monde pendant quelques décennies, se voient aujourd’hui débordés par l’évolution de l’économie.
Autre manie de ces jusqu’au-boutistes, ils en viennent tôt ou tard à se déchirer entre eux, à rejeter leurs compagnons de route plus modérés. Voir le FN de Le Pen. Les groupuscules gauchistes aussi n’en finissaient pas de se diviser dans de multiples scissions, anathèmes internes et expulsions.
Ainsi, la rage déployée contre la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf et la section grisonne a englouti l’énergie et l’attention des militants. Du coup, ceux-ci ont décroché des préoccupations populaires.
Il en va de l’UDC comme de toutes les chapelles: chacun veut se montrer plus pur et dur que l’autre... jusqu’à ce que le cercle se fissure. La scission de ce parti, aujourd’hui consommée, était devenue inéluctable. Il y en aura peut-être d’autres. Si la direction zurichoise met de l’eau dans son vin pour sauver les meubles, l’aile des extrémistes à tendance brune (Schlüer et consorts...) pourrait un jour former sa propre secte.
A cela s’ajoute un autre phénomène bien connu. Les formations dominées par un chef charismatique ont une peine du diable à assurer la relève. Christoph Blocher a pris un coup de vieux avec son éviction du Conseil fédéral. Le perdant s’accroche, tire les ficelles derrière un président naïf. Les seconds couteaux intriguent. La fin de règne ne sent pas bon.
Ces ayatollahs populistes, piégés par leur intransigeance solitaire, ont bien des soucis devant eux. Leur intégrisme démocratique paraît soudain de peu de poids devant les défis à venir. Le vote sur la libre circulation des personnes accordée à la Roumanie et à la Bulgarie est un piège de plus. L’UDC foncera là vers une nouvelle défaite: car le souci des Suisses de rester arrimés à l’Europe devrait finalement l’emporter. Au nom du pragmatisme.
Et puis, lorsque l’augmentation des prix énergétiques et agricoles commencera de faire vraiment mal, lorsque l’économie se refroidira, chacun percevra, dans ce sage pays, que nous ne serons pas plus avancés en insultant nos dirigeants et en multipliant les appels aux urnes.

L'initiative sur les naturalisations démocratiques était peut-être un pas de clerc.
Mais l'UDC n'en est qu'égratignée. D'ailleurs, vous avez bien vu que monsieur Blocher vient de se tirer très habilement du piège qui lui étatit tendu par l'establishment dans la question des bilatérales et de la libre circulation. Votre caricature manque la cible. Monsieur Blocher est un politicien beaucoup plus fin et habile que vous ne dites. Il va encore vous étonner.
Vous vous faites beaucoup d'illusions en prophétisant que l'UDC va se retrouver bientôt reléguée à la dimension d'une "chapelle". Votre antipathie pour ce parti, et surtout son leader, peut se comprendre car cet homme a combattu et continue de combattre efficacement les billevesées idéologiques qui ont été celles de votre jeunesse, et qui ont fait le succès de l'Hebdo, puisqu'elles sont partagées par une frange de la population.
Pourtant vous ne changerez pas le fait que Blocher reflète bien les sentiments d'une masse beaucoup plus large et moins élitaire de la population, de sentiments plutôt conservateurs, qui ne supporte plus d'être soumis à la propagande d'une pseudo élite soixante huitarde attardée.
Il n'y a donc aucune chance pour que la "blochérisme" s'évanouisse dans la nature comme vous le dites en prenant vos désirs pour des réalités.
Bien sur il y aura une lutte qui se continuera entre d'une part l'oligarchie pro européenne qui profite de tous les leviers et de toutes les prébendes de l'Etat, dans lequel elle est installée comme dans un fromage et dont elle a chassé monsieur Blocher; et d'autre part cette masse énorme de la population qui fait confiance aux analyses d'un homme d'Etat: Christophe Blocher, qui se refuse à voir liquider l'héritage démocratique de la Suisse pour le plat de lentilles bruxelloises.
On voit d'ailleurs ce que les peuples concernés, quand ils ne sont pas baillonnés, pensent de cette Europe contre laquelle monsieur Blocher se bat et que vos semblables s'efforcent de nous imposer, en douce, en contournant la démocratie directe à laquelle nous sommes attachés. Chaque fois qu'un peuple est consulté, dans des référendums rarissimes, le projet est rejeté.
Qui est intégriste? Qui est démocrate?
Il est possible qu'à la fin, ce soient les conformistes libéraux-socialistes et européistes qui gagnent cette bataille, et qu'ils parviennent à étrangler le suffrage universel. Si cela devait arriver on s'apercevrait rapidement que ceux que vous qualifiez aujourd'hui d'intégristes, dans votre zèle de croyant, étaient en réalité de courageux combattants de la liberté opposés à une machinerie de pouvoir déterminée à supprimer les conquêtes du suffrage universel.
Je n'ai aucun doute là dessus. Vous-même, si cela doit advenir, en votre for intérieur vous finirez par regretter d'avoir trop vite jeté l'enfant (de la démocratie) avec l'eau du bain.
P.S. Quant à votre description d'Ulrich Schlür comme un "extrêmiste à tendance brune" cela fait bien rire. Heureusement que "tout ce qui est exagéré est insignifiant". Ulrich Schlür en réalité est un nostalgique des idéaux du radicalisme suisse de 1848-1874, qui était si attaché à l'indépendance de la Suisse et à la démocratie directe. Je suis abonné à Schweizerzeit et je m'en suis bien rendu compte. L'idéologie d'Ulrich Schlür est celle du vieux radicalisme un point c'est tout. Vous êtes en droit de considérer cet attachement comme passéiste, mais le comparer à la vague "brune" des années 1930-40, là vous vous trompez de cible.
Rédigé par : Blochérien eurosceptique | 20 juin 2008 à 17h59
Très bon article, je pense que l'on devrait un peu plus rappeler, notamment en France, qu'un référendum n'a de portée que s'il demeure exceptionnel.
Un parallèle avec cette démocratie participative (étrange oxymore par ailleurs) que désire avec tant de hargne Mme Royal ?
Rédigé par : Raphaël | 11 juin 2008 à 22h29