Dans deux ans, Belfort, toute proche de la frontière jurassienne, sera à deux heures de Paris grâce à une nouvelle ligne TGV. On n’imagine pas, en voyageant à bord de ces trains, le chambardement d’un tel chantier (voir la photo). Enorme balafre à travers champs et forêts. Entrelacs de routes, de ponts, de voies d’accès provisoires. D’énormes machines brassent la terre, creusent des tranchées, accumulent des remblais, conduites par des spécialistes venus de tous les pays, logés dans des baraques errantes. Un panneau rappelle que l’effort des collectivités publiques locales et nationales a reçu l’appui de l’Union européenne… et de la Suisse.
Comment font les Français pour mener à bien de telles entreprises sans trop d’embarras bureaucratiques ou politiques? L’Etat sait s’y prendre avec les dirigeants locaux, il négocie mais il impose surtout sa détermination.
Obama, lors de sa visite à Strasbourg, admirant cette performance ferroviaire, a cité la France en exemple et annoncé que les Etats-Unis allaient, eux aussi, se lancer dans de tels projets: «Il n’y a aucune raison, a-t-il ajouté, que nous ne puissions faire de même!»
La toute-puissance de l’Etat a sa face sombre: outre son lourd prix, les citoyens ont tendance à quémander son aide en toute circonstance. Mais cette force donne aussi une assise au pays qui fait défaut à bien d’autres.
Qui le dit? The Economist! Le magazine britannique, temple du libéralisme anglo-saxon, fait un éloge inattendu de la «France colbertiste» qui, dans la crise, s’en tirerait bien mieux que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. En couverture, on voit un Sarkozy triomphant, une Merkel pas trop euphorique et un Brown effondré qui passe à la trappe.
Ces analystes distingués esquissent une autocritique: ils ont tant ricané sur le «modèle français» et doivent reconnaître aujourd’hui qu’il a aussi ses avantages, qu’il amortit mieux les effets de la dépression. Certes ils annoncent qu’à l’heure de la reprise, les libéraux anglo-saxons s’en sortiront plus vite que les continentaux français et allemands. Mais ce coup de chapeau à la France en dit long sur le désarroi des donneurs de leçons d’hier.
Le Financial Times en rajoute une couche en vantant le projet annoncé par le président français: le développement d’un «Grand Paris», autour d’équipements nouveaux, de la construction de nouveaux logements (objectif 70?000 par an!). Il s’agirait de «bâtir la ville sur la ville» en occupant mieux les espaces disponibles. Une telle ambition serait impensable en Grande-Bretagne, note le FT qui se moque du conservatisme anglais: «Nous défendons chaque hectare de notre précieuse campagne prétendument menacée et nos villes comptent parmi les plus laides de toute la planète. Presque toutes les villes françaises sont charmantes et tout porte à croire que le morne paysage du nord de Paris sera transformé en bien par ce projet d’urbanisation.»
Il est vrai que la France, au-delà de ses choix politiques changeants, de ses rois et présidents successifs, développe depuis des siècles une conscience d’elle-même qui la rend plus forte qu’on ne le pense à l’écoute des lamentations dont elle a par ailleurs le secret.
The Economist évoque l’héritage de Jean-Baptiste Colbert, ce ministre de Louis XIV qui donna une ambition économique à la France en conjuguant l’étatisme et une certaine dose de libéralisme. Que peut-il nous apprendre aujourd’hui? Ce marquis, grand commis de la cour, avait le sens du long terme. Il fit planter des arbres aux troncs rectilignes, destinés à la fabrication des mâts pour les bateaux qui seraient construits cinquante ou cent ans plus tard.
Qui, aujourd’hui, investit en vue des fruits à recueillir à la fin de ce siècle? La démarche n’est pas folle pourtant si l’on songe par exemple au défi énergétique planétaire.
Il y a quelque chose de réconfortant à voir une France qui, en dépit de toutes les critiques qu’on lui adresse et qu’elle s’adresse à elle-même, tente de poursuivre sur une lancée ambitieuse. En tout cas, si quelqu’un lui rapporte les commentaires surprenants de ces journalistes britanniques, Colbert se retournera dans sa tombe avec un grand sourire.

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