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S’il y a une bataille que la révolution cubaine a gagnée, c’est celle menée contre l’analphabétisme. Chacun sait lire dans la grande île. Mais lire quoi? Les journaux sont rares et affligeants. Les librairies sont dépourvues et poussiéreuses. Comme partout, l’internet suscite un immense espoir. Mais le régime fait tout pour en contrôler l’accès. Une disposition récente interdit aux Cubains d’aller surfer en douce dans le hall des grands hôtels équipés du wifi pour les hôtes étrangers. Une jeune femme, Yoani Sanchez, réussit, de La Havane, à tenir un blog critique où elle raconte la vie quotidienne avec des mots nouveaux, vifs et drôles, jamais amers, avec des images aussi qui tranchent avec l’iconographie pétrifiée de la presse officielle. L’icône du net libre est honorée à l’étranger, maintes fois invitée en Europe, mais elle est empêchée de voyager, harcelée par la police, diffamée, accusée de tous les péchés contre-révolutionnaires. Ces pages électroniques – d’autres blogueurs cubains se faufilent entre les obstacles – laissent entrevoir ce que pourraient produire tous les talents et les énergies encore bridées par un pouvoir gérontocratique. J’y songeais l’autre jour en débarquant à Medellín, dans cette Colombie à la si piètre réputation. Cette ville, débarrassée des cartels de la drogue, certes encore en butte aux méfaits de redoutables mafias criminelles, a connu depuis une douzaine d’années une extraordinaire transformation. A la fois urbanistique, sociale et culturelle (L’Hebdo du 15 novembre 2007 lui a consacré un reportage de Michel Beuret). A la clé de ce succès, la construction d’un métro et d’un réseau original de téléphériques qui grimpent sur les hauteurs avoisinantes, couvertes de bidonvilles. Ces «quartiers populaires», comme on préfère dire, sont au cœur du crime, de l’exclusion, de la misère. Leurs habitants se battent non seulement pour survivre, mais aussi pour sortir de la marginalité, pour que leurs enfants accèdent à l’éducation et à la culture. Ce moyen de transport unique en son genre fait tomber les cloisons. Il permet d’échapper aux voyous qui rançonnent les passants dans les ruelles boueuses où l’on fait circuler les marchandises… à dos d’âne. Il met le centre de la ville à quelques minutes des périphéries. Ce n’est pas tout. Les responsables de la société du métro (à la fois privée et publique) expliquent que transporter les gens ne suffit pas. Il faut leur apporter plus: ce qu’ils appellent la «métroculture». Dans les gares principales, de petites bibliothèques ont été aménagées, avec de jeunes gens qui conseillent les lecteurs, avec un coin d’accès libre à internet. Mieux encore: dans des boîtes comparables à celles de nos journaux gratuits, on trouve des livres en format de poche, édités par l’entreprise, que chacun peut emporter librement, lire… et remettre en place après usage. Au sommet d’une des lignes du téléphérique, en plein milieu d’un quartier chaotique, se dresse une grosse bâtisse noire: la Bibliothèque Espagne. Financée par ledit pays et divers contributeurs étrangers ou colombiens, elle offre ses 4000 m2 aux adultes, aux enfants, aux familles qui veulent lire, apprendre ou se distraire. Là aussi, l’internet est roi. Des rangées de sages écoliers viennent y faire leurs devoirs en explorant sur la toile. A côté des mères qui conduisent leurs mouflets à la ludothèque. Cette ambition culturelle est le meilleur moyen, veulent croire les autorités, de prévenir la criminalité, de donner aux jeunes une autre perspective d’avenir que celles offertes par les caïds du coin. Un homme a beaucoup fait pour que ce projet devienne réalité: Sergio Fajardo, l’ex-maire de Medellín, quadragénaire charismatique et «propre». Cet ancien chercheur en mathématiques se lance aujourd’hui dans la course à la présidence. Bien qu’indépendant des partis traditionnels, sa cote ne cesse de monter dans les sondages. Des visiteurs viennent de toute l’Amérique latine pour voir ce métro lettré et chercher des solutions au casse-tête de leurs banlieues. Les idéologues du «grand soir» comme ceux de la «croisade anticommuniste» ont pris un coup de vieux. Une nouvelle génération émerge qui veut changer le monde dans l’action, hors des discours emphatiques. Grand et bel espoir. |

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