Les gauches européennes en désarroi se demandent bien comment remonter le courant. Pour ce faire, sortiront-elles des frontières ? Trouveront-elles des stratégies communes? La question n’est pas saugrenue à l’heure où, à l’autre extrême, la droite de la droite esquisse un réseau transnational. Même la Suisse, vénérée par Marine Le Pen, y a sa place… au chapitre de l’islamophobie !
En France, l’opposition a fort à faire pour contrer pied à pied le sarkozysme. Se demander comment ses idées sont perçues dans le monde, on le comprend, n’est pas le premier de ses soucis.
Ainsi tout un pan de la gauche prône la « démondialisation ». L’une de ses figures montantes, le socialiste Arnaud Montebourg en fait son cheval de bataille. La thèse, défendue aussi par l’essayiste Emmanuel Todd peut séduire, surtout lorsqu’elle réclame de « justes échanges ». Comment ne pas souhaiter que les Chinois traitent mieux leurs travailleurs ? Le hic, c’est que ce discours irrite non seulement l’Asie mais tous les pays émergents jusqu’au Brésil où l’on y voit une tentative de leur fermer la porte.
En Europe aussi, l’idée de nouvelles barrières déplaît. Partir en guerre contre « les excès de l’économie d’exportation », c’est se promettre à un bide en Allemagne : chez les syndicats autant que chez les patrons. C’est hérisser les pays d’Europe centrale et de l’est qui entrent dans le jeu industriel.
Si toutes les gauches sont d’accord pour accuser l’oligarchie financière d’avoir plongé la planète dans la panade et exiger son encadrement, il y a un autre chapitre où le fossé entre elles saute aux yeux : la « désindustrialisation ». Rengaine unanime en France. Qu’ailleurs tous n’entonnent pas en cœur.
L’exode de la production a certes mis les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, d’autres pays et maintes régions en piteux état. Mais beaucoup d’Européens – y compris en France -croient encore à leurs chances dans la compétition mondiale. Les faits sont têtus : l’Allemagne, avec ses 82 millions d’habitants exporte presque autant que 1332 millions de Chinois. Les Scandinaves, les Pays-Bas, même la Belgique et l’Italie, malgré le marasme politique, se défendent fort bien quand il s’agit d’inventer, de fabriquer et de commercer.
Tout comme la Suisse. Tristement connue pour la percée de ses xénophobes, pour son secret bancaire – en voie de liquidation ! - et son absence égoïste de l’Union, elle l’est moins pour le succès de son industrie (27 % du PIB). On continue à y fabriquer des montres (l’horlogerie a créé 10'000 emplois en cinq ans !), des machines, des médicaments, et toutes sortes de biens. Cela malgré des salaires plus hauts qu’ailleurs et un franc lourd qui pénalise les exportateurs.
La gauche française pourrait trouver là des arguments contre la litanie sur les coûts du travail que le patronat juge excessifs. Selon une étude de la banque HSBC (« Le Monde » 24 mars 2010), ceux-ci sont moins élevés en France qu’en Allemagne, au Royaume-Uni, aux Pays Bas et en Suède ! L’info n’a pas fait florès. Elle rappelle pourtant que raboter les fiches de paie n’est pas le meilleur moyen de se placer dans le peloton de tête des industries modernes.
En France comme ailleurs, la droite est par nature centrée sur la dimension nationale bien que l’économie, elle, ignore les frontières. Mais la tradition internationaliste n’épargne pas la gauche de la tentation du nombrilisme. Les socialistes ont certes des contacts avec les camarades voisins, ils sont représentés aux réunions du parti socialiste européen, ils sont actifs au Parlement de Strasbourg. Mais rien n’y fait : leurs discours, chez eux, restent franco-français. Une fixation nationale que se manifeste aussi à droite… et dans la plupart des pays.
L’Europe n’apparaît pas comme une chance face à la crise, plutôt comme un casse-tête, un champ d’affrontements. Entre nations, entre sympathisants et allergiques. Mal remis de leur division lors du référendum de 2005, les dirigeants de gauche français en viennent à parler d’Europe avec une telle prudence que leur conviction paraît s’embrumer.
Quant à « la gauche de la gauche », elle donne dans la franche hostilité. Les sarcasmes du député européen Jean-Luc Mélanchon sur « Bruxelles » et « l’Europe libérale totalitaire » résonnent parfois, sur ce point, comme ceux du Front national. On a beau éplucher les publications de « Die Linke », l’extrême gauche allemande : on y trouve critiques et revendications mordantes mais jamais une telle hargne.
Au chapitre de « la rupture avec le capitalisme », la France se trouve en pointe... et isolée. Aucun pays d’Europe ne compte autant d’électeurs qui s’en réclament. L’ « Izquierda anticapitalista » espagnole a recueilli 0,13 % des voix… Chercher à changer la face du monde, c’est louable dans la crise actuelle du système, y oeuvrer en solo, c’est dérisoire. La révolution, peut-être, mais avec qui ? En parcourant l‘Europe, ceux qui la souhaitent en apprendraient de belle. La Hongrie, par exemple, voit émerger un pouvoir qui tente lui aussi de dépasser le capitalisme… mais par la droite. On y harcèle les grandes entreprises au nom d’une idéologie hyper-nationaliste aux relents racistes et liberticides.
Le monde voit le président français évoluer dans la cour des grands. Qu’il s’y impose ou non, chacun en juge, mais il est là, porté par sa fonction. Les grandes figures de l’opposition – le cas particulier de DSK mis à part – ont peine, c’est normal, à se rappeller à l’attention de l’étranger. En proposant des alliances, des projets internationaux, elles renforceraient leur stature.
Les a-t-on vus au Brésil où la gauche triomphe ? Il y aurait dans le sillage de Lula de bonnes idées à pêcher. Telle la subvention familiale conditionnelle, liée à la scolarisation. Ou l’implantation des « UPP » (unités de police pacificatrice) dans les quartiers soumis aux mafias. N’y en a-t-il pas en France aussi ? Il est vrai que les socialistes européens sont peu attendus. « Ils sont perdus, estime Roberto Mangabeira Unger, ex-ministre et conseiller de Lula. Perdus par manque d’idées, d’imagination et de courage. Pourquoi imiter les vaincus ? Nous sommes à habitués à écouter les voix du nord, mais aujourd’hui, cela n’a pas de sens. » (« El Malpensante », juin 2010)
La tâche est difficile : lorsqu’un dirigeant de l’opposition met le nez hors de l’hexagone, les médias n’y prêtent guère attention. Ainsi François Hollande s’est rendu en décembre en Algérie où il a rencontré l’un des héros déchus de l’indépendance, Ben Bella. Le voyage a passé presque inaperçu. Sur « France 24 », la journaliste qui interrogeait le candidat potentiel préférait s’attarder longuement sur les préparatifs de 2012 plutôt que d’évoquer la portée historique de cette initiative.
Ce n’est pas la crise en Côte d’Ivoire qui améliore l’image du PS en matière de politique étrangère. Quelques-unes de ses vedettes ont soutenu jusqu’au dernier moment ou soutiennent encore, contre l’avis de la direction du parti, un Gbagbo qui s’accroche au pouvoir contre toute raison démocratique. Cela au nom des amitiés d’autrefois. On se retrouve là dans une face inversée de la Françafrique.
Le débat qui domine ce début de siècle, tourne autour de la pensée nationaliste, saisie d’une vigueur nouvelle. Bien au-delà de ses tenants habituels. A preuve, le dernier livre de Régis Debray qui signe un « Eloge des frontières », où l’on peut lire ceci : « Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre. » On dirait du Barrès.
Par de tels temps, au vu du cours qu’a pris la droite sous Sarkozy, face à la montée du FN, qui, sinon la gauche, brisera cette logique du nationalisme dévoyé et de la division ? Tant d’Européens espèrent trouver en France des alliés pour affronter les périls qui les menacent tous.
Les gauches européennes en désarroi se demandent bien comment remonter le courant. Pour ce faire, sortiront-elles des frontières ? Trouveront-elles des stratégies communes? La question n’est pas saugrenue à l’heure où, à l’autre extrême, la droite de la droite esquisse un réseau transnational. Même la Suisse, vénérée par Marine Le Pen, y a sa place… au chapitre de l’islamophobie !
En France, l’opposition a fort à faire pour contrer pied à pied le sarkozysme. Se demander comment ses idées sont perçues dans le monde, on le comprend, n’est pas le premier de ses soucis.
Ainsi tout un pan de la gauche prône la « démondialisation ». L’une de ses figures montantes, le socialiste Arnaud Montebourg en fait son cheval de bataille. La thèse, défendue aussi par l’essayiste Emmanuel Todd peut séduire, surtout lorsqu’elle réclame de « justes échanges ». Comment ne pas souhaiter que les Chinois traitent mieux leurs travailleurs ? Le hic, c’est que ce discours irrite non seulement l’Asie mais tous les pays émergents jusqu’au Brésil où l’on y voit une tentative de leur fermer la porte.
En Europe aussi, l’idée de nouvelles barrières déplaît. Partir en guerre contre « les excès de l’économie d’exportation », c’est se promettre à un bide en Allemagne : chez les syndicats autant que chez les patrons. C’est hérisser les pays d’Europe centrale et de l’est qui entrent dans le jeu industriel.
Si toutes les gauches sont d’accord pour accuser l’oligarchie financière d’avoir plongé la planète dans la panade et exiger son encadrement, il y a un autre chapitre où le fossé entre elles saute aux yeux : la « désindustrialisation ». Rengaine unanime en France. Qu’ailleurs tous n’entonnent pas en cœur.
L’exode de la production a certes mis les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, d’autres pays et maintes régions en piteux état. Mais beaucoup d’Européens – y compris en France -croient encore à leurs chances dans la compétition mondiale. Les faits sont têtus : l’Allemagne, avec ses 82 millions d’habitants exporte presque autant que 1332 millions de Chinois. Les Scandinaves, les Pays-Bas, même la Belgique et l’Italie, malgré le marasme politique, se défendent fort bien quand il s’agit d’inventer, de fabriquer et de commercer.
Tout comme la Suisse. Tristement connue pour la percée de ses xénophobes, pour son secret bancaire – en voie de liquidation ! - et son absence égoïste de l’Union, elle l’est moins pour le succès de son industrie (27 % du PIB). On continue à y fabriquer des montres (l’horlogerie a créé 10'000 emplois en cinq ans !), des machines, des médicaments, et toutes sortes de biens. Cela malgré des salaires plus hauts qu’ailleurs et un franc lourd qui pénalise les exportateurs.
La gauche française pourrait trouver là des arguments contre la litanie sur les coûts du travail que le patronat juge excessifs. Selon une étude de la banque HSBC (« Le Monde » 24 mars 2010), ceux-ci sont moins élevés en France qu’en Allemagne, au Royaume-Uni, aux Pays Bas et en Suède ! L’info n’a pas fait florès. Elle rappelle pourtant que raboter les fiches de paie n’est pas le meilleur moyen de se placer dans le peloton de tête des industries modernes.
En France comme ailleurs, la droite est par nature centrée sur la dimension nationale bien que l’économie, elle, ignore les frontières. Mais la tradition internationaliste n’épargne pas la gauche de la tentation du nombrilisme. Les socialistes ont certes des contacts avec les camarades voisins, ils sont représentés aux réunions du parti socialiste européen, ils sont actifs au Parlement de Strasbourg. Mais rien n’y fait : leurs discours, chez eux, restent franco-français. Une fixation nationale que se manifeste aussi à droite… et dans la plupart des pays.
L’Europe n’apparaît pas comme une chance face à la crise, plutôt comme un casse-tête, un champ d’affrontements. Entre nations, entre sympathisants et allergiques. Mal remis de leur division lors du référendum de 2005, les dirigeants de gauche français en viennent à parler d’Europe avec une telle prudence que leur conviction paraît s’embrumer.
Quant à « la gauche de la gauche », elle donne dans la franche hostilité. Les sarcasmes du député européen Jean-Luc Mélanchon sur « Bruxelles » et « l’Europe libérale totalitaire » résonnent parfois, sur ce point, comme ceux du Front national. On a beau éplucher les publications de « Die Linke », l’extrême gauche allemande : on y trouve critiques et revendications mordantes mais jamais une telle hargne.
Au chapitre de « la rupture avec le capitalisme », la France se trouve en pointe... et isolée. Aucun pays d’Europe ne compte autant d’électeurs qui s’en réclament. L’ « Izquierda anticapitalista » espagnole a recueilli 0,13 % des voix… Chercher à changer la face du monde, c’est louable dans la crise actuelle du système, y oeuvrer en solo, c’est dérisoire. La révolution, peut-être, mais avec qui ? En parcourant l‘Europe, ceux qui la souhaitent en apprendraient de belle. La Hongrie, par exemple, voit émerger un pouvoir qui tente lui aussi de dépasser le capitalisme… mais par la droite. On y harcèle les grandes entreprises au nom d’une idéologie hyper-nationaliste aux relents racistes et liberticides.
Le monde voit le président français évoluer dans la cour des grands. Qu’il s’y impose ou non, chacun en juge, mais il est là, porté par sa fonction. Les grandes figures de l’opposition – le cas particulier de DSK mis à part – ont peine, c’est normal, à se rappeller à l’attention de l’étranger. En proposant des alliances, des projets internationaux, elles renforceraient leur stature.
Les a-t-on vus au Brésil où la gauche triomphe ? Il y aurait dans le sillage de Lula de bonnes idées à pêcher. Telle la subvention familiale conditionnelle, liée à la scolarisation. Ou l’implantation des « UPP » (unités de police pacificatrice) dans les quartiers soumis aux mafias. N’y en a-t-il pas en France aussi ? Il est vrai que les socialistes européens sont peu attendus. « Ils sont perdus, estime Roberto Mangabeira Unger, ex-ministre et conseiller de Lula. Perdus par manque d’idées, d’imagination et de courage. Pourquoi imiter les vaincus ? Nous sommes à habitués à écouter les voix du nord, mais aujourd’hui, cela n’a pas de sens. » (« El Malpensante », juin 2010)
La tâche est difficile : lorsqu’un dirigeant de l’opposition met le nez hors de l’hexagone, les médias n’y prêtent guère attention. Ainsi François Hollande s’est rendu en décembre en Algérie où il a rencontré l’un des héros déchus de l’indépendance, Ben Bella. Le voyage a passé presque inaperçu. Sur « France 24 », la journaliste qui interrogeait le candidat potentiel préférait s’attarder longuement sur les préparatifs de 2012 plutôt que d’évoquer la portée historique de cette initiative.
Ce n’est pas la crise en Côte d’Ivoire qui améliore l’image du PS en matière de politique étrangère. Quelques-unes de ses vedettes ont soutenu jusqu’au dernier moment ou soutiennent encore, contre l’avis de la direction du parti, un Gbagbo qui s’accroche au pouvoir contre toute raison démocratique. Cela au nom des amitiés d’autrefois. On se retrouve là dans une face inversée de la Françafrique.
Le débat qui domine ce début de siècle, tourne autour de la pensée nationaliste, saisie d’une vigueur nouvelle. Bien au-delà de ses tenants habituels. A preuve, le dernier livre de Régis Debray qui signe un « Eloge des frontières », où l’on peut lire ceci : « Toutes les cultures doivent apprendre à faire la sourde oreille, à s’abriter derrière un quant-à-soi, voire un refus de comprendre. » On dirait du Barrès.
Par de tels temps, au vu du cours qu’a pris la droite sous Sarkozy, face à la montée du FN, qui, sinon la gauche, brisera cette logique du nationalisme dévoyé et de la division ? Tant d’Européens espèrent trouver en France des alliés pour affronter les périls qui les menacent tous.
(Paru dans "Courrier international")

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