Les « indignés » qui s’obstinent à camper au cœur de Madrid, Barcelone et d’autres villes espagnoles ne seraient-ils que des populistes surfant sur la rengaine du « tous pourris », réunis dans le mépris des institutions démocratiques ? La question m’a été posée au retour d’une Madrid enfiévrée, au lendemain d’une victoire écrasante de la droite aux élections régionales.
Ce qui se passe depuis le 15 mai à la Puerta del Sol et au-delà jette pas mal de monde dans le désarroi : les partis, les médias, les brasseurs d’idéologies, les myopes accrochés aux réalités immédiates. Tout un pan de la société qui reste très loin des frémissements politiques courant sur le web entre Twitter, Facebook et tant d’autres forums.
Que la technologie ait joué un rôle d’amplificateur dans la révolte des jeunes ibériques, cela a été beaucoup dit. Mais avons-nous vraiment pris la mesure du changement ? Pas sûr. L’historien Marc Ferro rappelle, dans le magazine « Histoire », que nombre de révolutions ont pris leur envol à la faveur de changements techniques. La Réforme s’est répandue grâce à l’invention de l’imprimerie qui mettait la Bible à la portée de tous et non plus seulement des prêtres. La fièvre révolutionnaire de 1848 s’est communiquée à toute l’Europe à l’aide du télégraphe fraîchement inventé. Le chambardement nazi et fasciste doit beaucoup à la radio. L’ayatollah Khomeiny a ébranlé l’Iran du Shah en faisant circuler des cassettes audio sous le manteau.
L’irruption d’internet dans l’espace politique ne fait que commencer. Amplifiant les débats dans l’instant et à l’échelle mondiale, les débarrassant de tous les filtres institutionnels. Pour le meilleur et pour le pire.
L’inquiétude que le phénomène suscite était perceptible l’autre matin à Paris, lors d’un sommet dit « e-G8 » réunissant les pontes de la Toile. Le président Sarkozy plaida pour une meilleure régulation par les Etats. Avec de bonnes raisons. Mais aussi quelques arrière-pensées : en espionnant les internautes pour les empêcher de télécharger des contenus protégés, pour barrer le flux de textes et d’images infâmes, on se donne aussi les moyens de contenir les errements jugés subversifs.
La peur du débordement. Elle court chez beaucoup de gouvernants européens confrontés à la colère des citoyens.
On imagine qu’elle doit prendre au ventre un certain Alfredo Perez Rubalcaba, ministre espagnol de l’intérieur, futur patron du parti socialiste. Les « indignados » sont fâchés contre la droite et tout autant contre la gauche, dépassée elle aussi par cette clameur. Faut-il les chasser des places où ils campent ? La police en a décidé ainsi à Barcelone. Elle le fera peut-être demain à Madrid. Mais il est clair que cela ne cassera pas le mouvement.
Les concentrations principales se dispersent maintenant en assemblées dans les quartiers, connectées entre elles par la Toile. Plus d’une centaine le week-end passé, rien que dans la capitale, réunissant entre dix et vingt mille personnes.
Autour de quels discours ? Là aussi, surprise. Pas de revendications « populistes » du genre « 2000 euros pour tous » ou « dehors les Marocains ». Plutôt des débats de fond, débouchant sur des revendications concrètes. Pour une répression enfin efficace de la corruption dans la politique et l’économie. Pour une refonte du système bancaire avec plus de transparence. Pour une éducation qui facilite l’insertion dans le monde du travail.
Les néo-libéraux et les post-marxistes en restent éberlués, avec leurs programmes sur les bras. Débordés eux aussi. Tout comme les médias frustrés de ne pas voir émerger des leaders emblématiques à propulser devant les caméras.
Le mouvement s’étendra ou s’effilochera. Dans tous les cas, il aura ébranlé des certitudes. Au sein de la gauche chancelante comme de la droite victorieuse. Il aura fissuré l’autisme des pouvoirs. Il aura fait réapparaître la nécessité du rêve jusque dans les sociétés les plus consuméristes et obsédées par la pensée économique.
Le rêve politique peut être vénéneux. Ou aussi porteur d’énergies. Levain dans la pâte des jours abrutissants.
Les pays mieux lotis que l’Espagne qui se voient à mille lieues de ce théâtre auraient tort de ricaner. L’internet véhicule partout de méchants virus informatiques. Mais d’autres aussi plus prometteurs. Ainsi celui d’une envie de démocratie rafraîchie, débarrassée des bonimenteurs et des cramponnés.

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