L’Europe s’en soucie comme d’une guigne. Pourtant l’événement est historique. Tout un continent glisse, pays par pays, vers un modèle socio-politique inédit, inauguré par le Brésil sous la houlette de Lula. L’Amérique du sud est fascinée par le succès du géant : faire rimer réussite économique avec progrès social.
Dernier en date à s’inspirer ouvertement de cette ambition, le Pérou. L’ex-militaire Ollanta Humala, 48 ans, d’origine quechua, l’a emporté de justesse sur la candidate de droite Keiko Fujimori, fille de l’ex-dictateur aujourd’hui en prison pour corruption, massacres et autres violations des droits de l’homme.
Le duel fut rude. Le vainqueur a dû surmonter les peurs qu’inspire son passé sulfureux. Son père est l’inventeur de l’ « etnocacerismo », doctrine prônant la suprématie des descendants des Incas et un farouche nationalisme. En 2000, avec son frère, le jeune officier avait tenté un coup d’Etat contre le despote d’alors. Pétri de marxisme version latino, admirateur de Chavez, il perdit de peu les élections présidentielles de 2006. Depuis lors, dit-il, « le Pérou a changé et moi aussi ». Il rejette maintenant toute affinité avec le caudillo de Caracas, respecte l’économie de marché, vante la démocratie et veut faire appel à toutes les compétences d’où qu’elles viennent. Au soir de la victoire, sur la place Dos de Mayo à Lima, il a assuré vouloir tout faire « pour la croissance économique et l’intégration sociale ».
Ces mots n’ont rien d’abstrait au Pérou. Ce pays connaît depuis plusieurs années l’un des taux de croissance les plus brillants (8,8 % en 2010 !), surtout grâce à la fièvre des exportations de matières premières. Mais la misère, dans les bidonvilles et les campagnes, n’a guère reculé. Depuis des siècles, les Indiens et les « cholos » (métis) restent, à peu d’exceptions près, exclus du pouvoir et de la prospérité.
Ollanta Humala assagi promet de ne pas exproprier les entreprises et de favoriser l’investissement. Mais il veut aussi revoir la fiscalité, imposer plus les bénéfices des compagnies qui exploitent le cuivre, l’argent, l’or et toutes les richesses du sous-sol. Cela pour financer une politique sociale ambitieuse. Il manque partout des écoles, des dispensaires, des routes.
Ce programme n’enthousiasme pas les nantis. Au lendemain du vote, la bourse de Lima s’est effondrée (- 12 %). Le principal quotidien, « El Commercio », a pris parti pour la rivale du « Comandante ». Ce qui a provoqué la colère du prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa. Le grand écrivain est un homme de droite, allergique à Chavez, mais il s’est engagé, à contre-cœur, pour Ollanta Humala. D’abord pour barrer la route à Keiko Fujimori dont le père a laissé les pires souvenirs : autoritarisme, corruption à grande échelle, tueries, flicage généralisé, coups fourrés de toutes sortes. Son gouvernement avait même envoyé dans les campagnes des « soignants » qui ont stérilisé près de 300'000 femmes en échange d’un peu de nourriture.
La candidate déboutée a utilisé à fond une vieille recette sud-américaine : des promesses de cadeaux spectaculaires aux plus pauvres et l’assurance aux riches que leur fortune ne sera pas touchée… à condition qu’ils sachent glisser d’épaisses enveloppes aux détenteurs de l’autorité.
Son échec est rassurant. S’il applique une politique à la brésilienne, s’il reste fidèle au jeu démocratique, le nouveau président peut rendre l’espoir aux laissés pour compte du boom économique. Le parti de Lula a envoyé des conseillers à ses côtés. Ceux-ci restent discrets. Le Pérou rejoindra peut-être la construction continentale du « Mercosur » mais il n’entend pas devenir un satellite de son puissant voisin.
La Colombie de Santos, sans le dire, marche dans la même direction. Comme l’Uruguay. Comme le Chili. Comme l’Equateur et la Bolivie. Du coup, les gesticulations de Chavez paraissent dérisoires. Les progressistes d’Amérique du sud ont trouvé un autre repère. Du côté d’un retraité barbu qui a quitté la scène du pouvoir, pas celle des influences : Luiz Inacio Lula da Silva.

Commentaires