Il en fallu du temps pour que les médias du monde commencent à s’intéresser à la Porte du Soleil madrilène, aux dizaines de places envahies par une foule grandissante dès le 15 mai. Indice d’un désarroi : ce mouvement échappe aux formules du discours politique traditionnel.
Les jeunes manifestent contre le chômage et les mesures d’austérité, résument les titres hâtifs. Et que voit-on en plongeant dans cette masse humaine ondulante et paisible ? Des gens, pas tous si jeunes, qui prétendent « réfléchir », qui se réunissent aussi par groupes, assis par terre en cercles attentifs pour débattre de tous les sujets, pour avancer des propositions. Ceux qui les approuvent agitent doucement la main au-dessus de la tête, comme des battements d’ailes. « Si tu veux être oiseau, alors vole ! Si tu veux être ver de terre, alors écrase-toi. Mais ne t’étonne pas si l’on te pisse dessus ! » proclame une pancarte.
« Ce n’est pas la crise, c’est le système »… qui est en cause. Le cri qui s’élève va bien au-delà des revendications immédiates. Il ébranle tout l’édifice politique. « C’est simple, résume Miguel, 27 ans, juriste sans emploi. Nous n’en pouvons plus de ces deux partis qui se partagent le pouvoir, avec leurs bureaucraties, leurs politiciens qui ne pensent qu’à leur réélection, ces manitous locaux qui, souvent, s’enrichissent au passage… Ils ne nous écoutent pas. Alors nous prenons la parole ! Pas pour casser, pour construire autre chose. »
Pas un seul responsable politique n’a pris le métro jusqu’à la station Sol pour parler avec les manifestants.
Beaucoup s’étonnait du paysage espagnol. Comment se fait-il, disait-on, que la jeunesse courant après des jobs introuvables, ou alors payés mille euros malgré de beaux diplômes, ne se révolte pas ? Résignée à survivre avec l’aide des parents ? Apolitique ? Un Espagnol de moins de 25 ans sur deux est au chômage, un sur trois chez les moins de 30 ans.
Le mouvement dit du M-15 - ou « Democracia real ya » - a surpris. Surgi de la Toile. De nulle part ? Non, sursaut d’un pan de la réalité que les médias et les organisations politiques ignoraient. Il n’est pas sûr qu’il porte les prémices d’une révolution mondiale comme en rêvent les campeurs de la Puerta del Sol. Mais une révolution dans la façon de faire de la politique, alors oui.
Les réseaux sociaux et les sites internet improvisés ont cristallisé en quelques jours les envies, les besoins de parler. La parole court en marge des vieilles tribunes. Et à la Puerta del Sol, une caméra bricolée diffuse des images en direct sur le web…
Le précédent nord-africain a servi. Ici, pas de dictateur à chasser. Mais, comme là-bas, des bandes de profiteurs qui ont mis l’économie sur les rotules. « Ce n’est pas une crise, c’est une escroquerie ! » lit-on sur les façades couvertes d’affiches. Visés, les banquiers qui jouaient avec leurs bulles et les ont fait éclater. Les spéculateurs qui bâtissaient partout et n’importe comment avant d’entraîner tout le pays dans leur chute. Les politiciens qui monnayaient en douce leurs faveurs. Tous sûrs, au bout du compte, de leur impunité.
La foison des discours ne véhicule pas seulement la colère. Elle exprime aussi le besoin de comprendre, de trouver des issues, d’espérer. Un désir d’engagement aussi. « La presse entraîne la paresse, dit un bout de carton. Si tu ne sais pas comment t’engager, va vers le cul du cheval, on t’aidera… » La statue équestre sert de repère. L’humour a droit de cité, mais pas n’importe quelle faribole. « Nous buvons volontiers un verre avec toi, mais pas ici, pas aujourd’hui ! » avertit une banderole. Pas question de « botellon » (beuverie). Rien que de l’eau et des sandwichs fournis par de bonnes âmes, servis par des volontaires. Et la nuit, des matelas improvisés, des tentes, des toiles tirées sur les dormeurs : la place devrait rester occupée jusqu’à dimanche prochain. A la barbe des pouvoirs locaux – qui avaient interdit le rassemblement ! - et des policiers postés aux abords, plutôt bienveillants. Tout un village s’est dressé, avec garderie, bibliothèque, stands d’information, et postes de sécurité dits « comités du respect ».
Quel sérieux ! Les groupes de travail essaiment dans les quartiers. Ils débattent d’économie, d’environnement, d’éducation, du développement des villes et des campagnes, de l’immigration, de l’avenir de la mer… et même des médias à qui des revendications seront adressées. « En démocratie, on peut faire plus de choses que voter tous les quatre ans ! », remarque Luis Fernandez, de l’Association nationale des chômeurs.
« Il faut nationaliser les banques ! » lance un monsieur grisonnant. « Pas du tout, rétorque une grande rouquine. Il faut en créer de nouvelles que les citoyens contrôleront… » Un jeune homme timide voit les choses autrement : « On a poussé les Espagnols à s’endetter et on laisse dans la merde… Il faudra bien apprendre à vivre avec moins, mais mieux ! » Et la discussion s’enfonce jusque tard dans la nuit.
Le soir des élections communales et régionales, la télé chauffait le suspense dans l’attente d’un résultat attendu. A la même heure, la place dite du kilomètre zéro, était bondée d’une foule indifférente au changement annoncé.
Ont-ils voté, ces jeunes en mouvement ? Peu d’entre eux probablement. Sous la tente des porte-parole, la toute jeune Carmen, nuque rasée et mèche teinte, explique, docte, qu’elle souhaiterait de nouveaux partis, même petits. Puis elle ajoute qu’il n’est pas facile de « voter sans se faire enculer ». Elle n’y est pas allée. « Parce que c’est loin d’ici et je ne voulais pas rater cette journée sur la place… » Le net ne tue pas le plaisir d’être ensemble. La « conscience collective » célébrée ici n’est peut-être qu’une formule-bidon. Mais pas plus que « l’individualisme-roi » tant rabâché.
Signe du malaise : plus de 900’000 citoyens ont mis un bulletin blanc ou nul dans les urnes (4,27 %). Un record.
Le premier ministre Zapatero qui ne se représentera pas et a reconnu la défaite avant même le scrutin a eu ce mot en fait terrible pour son propre parti : « Si j’avais vingt-cinq ans, je serais aussi allé à la Puerta del Sol. » La droite, pour sa part, évite d’attaquer les manifestants : « ils se dressent contre la gestion calamiteuse de la gauche ».
Reste que le triomphe du Partido popular est sans appel. Dix points de plus que le parti socialiste. Conquête de la plupart des villes bastions de la gauche. Pouvoir renforcé sur ses terres, jusqu’à la réélection du président de la région autonome de Valence, Francisco Camps, poursuivi pour une vaste affaire de corruption.
La droite caracole sur les revers d’un gouvernement de gauche qui a dû, endettement oblige, serrer la ceinture des classes moyennes et populaires. Elle dirigera bientôt le pays, dans un an au plus tard. Elle ne perd rien pour attendre. Les caisses publiques sont vides et rares les idées fortes. De surcroît, la cote de son leader, Mariano Rajoy, et loin de briller. Le vote fut plus de protestation plus que d’adhésion.
On cherche en vain dans le programme du « PP » des lumières sur les questions de fond. Quelles activités économiques – au-delà du tourisme, de l’agriculture et du bâtiment - sont-elles porteuses d’avenir en Espagne ? A quel type de société ce pays aspire-t-il ? Quelles réformes institutionnelles lui faut-il ? Quel renouveau pour les partis ?
Les politiciens patentés échappent à ce débat. Les médias aussi. Ces jours-ci, seuls abordent ces enjeux quelques dizaines de milliers de jeunes, de moins jeunes aussi, les fesses sur le macadam.
Il y a des révoltes qui débouchent sur l’obscurantisme populiste. Il en est une, en Espagne, qui amène, entre toutes les facilités du charabia révolutionnaire, quelques éclairs d’intelligence. Les campeurs du Soleil lèveront le village. Mais ils laisseront des traces qui n’ont pas fini de faire gamberger les démocrates de partout.
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