Cette video sur Youtube a bien fait rire les Péruviens. On y voit un reportage-fiction daté de 2016 où l’on voit des réfugiés économiques nord-américains débarquer en clandestins sur la côte Pacifique, près de Lima ! « Elles font peine, ces familles désespérées… » lâche un pêcheur du coin plus vrai que nature.
Le gag en dit long sur le retournement des mentalités. L’optimisme a changé de camp. Du nord, il a passé au sud.
Et pour nous, les privilégiés, il n’est pas facile de changer le vieux disque. Quand on parlait encore de « tiers-monde », c’était clair. On savait où étaient les pauvres et les riches. Tout se complique depuis que ces derniers sont déprimés, en crise, en panne, depuis que les « émergents » affichent une belle assurance. Pied de nez ?
Lors du trou d’air financier de 2008, les « BRIC » (Brésil-Russie-Inde-Chine) ont craint d’être emportés dans la tourmente. Face à celle d’aujourd’hui, ils restent, à tort ou à raison, très zen.
Dilma Rousseff, présidente du Brésil, va parler d’économie à son peuple. Le 7 septembre. Elle n’est pas pressée. Elle expliquera que son pays est plus solide qu’il y a deux ans, avec des réserves de 350 milliards de dollars, des banques saines (grâce à une régulation stricte), nanties de fonds propres confortables. Elle dira aussi que l’Etat va soutenir la croissance avec un appui aux petites et moyennes entreprises. Elle défendra le renforcement des programmes sociaux (nom de code : « Brésil sans misère »). Enfin elle rappellera que le fisc sera plus efficace que jamais, grâce à une nouvelle méthode d’encaissement nommée, cela promet, « Supersimples ».
A la porte d’à côté, la présidente d’Argentine s’apprête à une réélection bien partie pour elle. De quoi faire des jaloux à Paris et Berlin ! Elle recevait l’autre jour son collègue colombien Juan Manuel Santos. Tous deux ont réaffirmé leur volonté d’unir les pays d’Amérique latine, la meilleure réponse à apporter, selon eux, aux « turbulences nord-américaines et européennes ». Cristina Kirchner ose même affirmer que « la crise actuelle peut être une grande chance pour le continent ».
Cette confiance en l’avenir contraste avec nos déprimes occidentales. Elle marque un tournant : les pays du sud n’attendent plus guère les conseils et les aides paternalistes du nord. Ils veulent trouver leur voie propre. Souvent, inspirés par des principes démocratiques qui nous sont familiers, mais bien décidés à les appliquer à leur manière.
Alors que faire ? En finir avec l’aide au développement ? Les responsables de ces programmes protestent : l’extrême pauvreté est loin d’être vaincue, les déséquilibres planétaires restent insupportables et menaçants. Mais comment adapter le discours et l’action aux temps nouveaux ?
La conférence de la « DDC » suisse (ex-coopération technique), tenue le 19 août, est restée dans les généralités habituelles. Mais on y a noté le poids croissant du Secrétariat d’Etat à l’économie. Le « Seco » ne se borne pas à alléger la dette des plus pauvres mais s’engage dans des projets de développement. Il y a là plus qu’un glissement administratif d’un service à l’autre. L’aide traditionnelle partait d’un bon sentiment. Sous le nouveau label, elle se fonde sur le réalisme économique. Parce que la Suisse vend plus aux pays sous-développés qu’elle ne leur achète. Cette balance commerciale inégale nous est favorable. Un peu trop ? Les traités de libre-échange ne font qu’accroître la tendance. Cela d’autant plus qu’ils ne s’appliquent pas forcément à l’agriculture, notre chasse gardée. Quelques compensations s’imposent donc pour que le tableau ne finisse pas par irriter nos partenaires.
Les Suisses, comme tous les donateurs, aiment se sentir généreux. Mais comme les autres, ils agissent d’abord dans leur propre intérêt. Ainsi, simple exemple, une bonne partie des crédits accordés à l’Europe de l’est reviennent chez nous sous forme de commandes… ou de salaires aux chercheurs helvétiques associés à leurs collègues européens. La coopération est aussi un bon business.
Après tout, mieux vaut cette approche réaliste qu’un idéalisme mielleux. D’ailleurs la chansonnette humanitaire passe de moins en moins bien. Elle n’arrache plus des larmes de reconnaissance à personne. On vous le dit : les pauvres ont maintenant le culot de la fierté.

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