A quoi sert le président de la République fédérale allemande? Une instance morale, dit-on. Là, les Allemands seront servis. Le nouveau chef d’Etat honorifique, Joachim Gauck, est un pasteur protestant, né à Rostock en 1940, qui a combattu le régime communiste au nom des valeurs chrétiennes et démocratiques. Membre d’aucun parti, il est applaudi par tous.
Cet homme au-dessus de tout soupçon remplace donc un ami d’Angela Merkel, Christian Wulff, qui a réussi en peu de temps à se faire une réputation de galeux. Ce fringant quinquagénaire a pourtant de la classe. Son discours d’adieu avait de la hauteur. Il s’adressait à «tous ceux qui vivent en Allemagne», avec un hommage aux étrangers, aux autres cultures… Mais voilà, il est accusé de corruption. Pour avoir accepté un prêt de 500 000 euros d’un ami afin d’acheter sa maison, pour avoir passé des vacances avec un entrepreneur qui avait reçu autrefois un mandat de son pouvoir local. C’est critiquable. Mais vraiment si grave? Il est vrai que Wulff le maladroit a fait des pressions ridicules sur la presse pour étouffer l’affaire: en Allemagne, cela ne passe pas. Le curseur de l’éthique en politique ne glisse pas de la même façon d’un pays à l’autre. Ce qui est reproché au président allemand débarqué passerait pour une broutille en France. Surtout dans celle de Nicolas Sarkozy. Celui-ci et ses riches amis se sont rendu tant de petits services. Et l’Elysée a d’autres leviers pour octroyer des faveurs. La Caisse des dépôts est «un groupe public au service de l’intérêt général et du développement économique»: or elle a investi cinq millions d’euros dans une maison de disques, bien nommée «Naïve»… créée par Carla Bruni et ses copains musiciens! Les inspecteurs de cet organisme, grincheux, ont mentionné des salaires trop élevés, des «reportings» flous.
Les gouvernants prompts à mettre les doigts dans la confiture devraient prendre garde.
Qu’importe, le cas n’a pas fait grand bruit, la première dame de France a bien droit à quelques gestes généreux, semblent se dire les Français. Ceux-ci ne s’offusquent guère non plus de voir leur président s’acheter un avion plantureux pour ses déplacements, un A330 (surnommé «Sarko One»!): 180 millions d’euros. Avec des aménagements luxueux. Dont deux fours qui permettent non seulement de réchauffer les plats mais de griller viande et pizza: 75 000 euros.
L’écart des sensibilités sur ces sujets s’explique par l’histoire. Par des traditions différentes au nord et au sud de l’Europe. Pour ne pas parler de l’Est où la corruption et l’abus de pouvoir restent, malgré les pressions de l’Union européenne, des pratiques courantes.
En Suisse? Comment osé-je poser la question dans le pays de toutes les vertus? Les formes de la corruption y sont plus rampantes, mieux camouflées. Mais il n’y a que les benêts pour imaginer qu’aucun homme de pouvoir n’entre dans le jeu des faveurs croisées et des avantages de sa position. Et puis nous connaissons le système des amabilités a posteriori. Un ministre des Finances qui quitte le gouvernement et devient président d’une grande banque. Un autre qui gère les Travaux publics de la Confédération pendant de nombreuses années et se retrouve au conseil d’un géant du bâtiment qui a bénéficié d’énormes mandats fédéraux. Corruption? Pas au sens strict du terme. Disons plutôt: connivences juteuses.
Qu’ils soient prudents ou culottés, les gouvernants prompts à mettre les doigts dans la confiture devraient cependant prendre garde. Partout en Europe, dans les difficultés de la crise, les peuples commencent à renâcler. A accepter moins facilement les largesses abusives. Signe du changement: en Italie, le premier ministre Mario Monti serre enfin la ceinture des parlementaires, coupe dans le budget des innombrables voitures de fonction, et personne ne bronche. C’est ce que veulent les Italiens.
Des prêcheurs de vertu, il en faut. Pour autant qu’ils ne virent pas à l’ayatollisme! Les obsédés de la pureté peuvent faire bien des dégâts. Prêts à écarter les réfractaires au catéchisme, les personnalités hors norme, les natures épicuriennes, préférant les souris grises et pingres. Et puis les parangons politiques de la morale, on en voit tant aux Etats-Unis, sont ceux qui parfois nous réservent les scandales les plus croquignolets. Souhaitons à cet aimable pasteur de Rostock de parler à l’Europe autrement que du haut de sa chaire.

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