«Il y a donc une justice divine!» C’est par ces mots que Tomislav Nicolic, élu président de la Serbie, s’est autocongratulé. Le ton est donné. Cet ancien ministre de Milosevic au temps de la guerre, ce nationaliste converti sur le tard à l’ouverture européenne, est d’abord un démagogue prêt à toutes les alliances, prêt à toutes les promesses pour gagner le pouvoir. «C’est le sommet de ma carrière, c’est le tournant pour la Serbie!» a-t-il lancé dimanche soir.
Tournant, vraiment? Pas sûr. En mars, l’Union européenne a admis ce grand pays en qualité de candidat. Des négociations d’adhésion commenceront tôt ou tard. Le président restera sur ce cap. Et comme son parti ne dispose pas d’une majorité suffisante, il devra probablement exercer ses fonctions en cohabitation avec les formations sortantes.
Evénement? C’en est un. Parce que tous les sondages, tous les médias, tous les partenaires internationaux s’attendaient à la victoire du sortant, Boris Tadic, l’homme de la modernité courageuse qui osa même livrer les criminels de guerre Karadzic et Mladic au Tribunal international de La Haye. C’était sans compter sur le désespoir des laissés-pour-compte (25% de chômage, salaires de misère), sur l’usure d’un pouvoir assimilé pour beaucoup aux milieux d’affaires qui ont déçu les attentes. Un citoyen sur deux ne s’est pas déplacé aux urnes. Des dizaines de milliers d’entre eux ont glissé des bulletins blancs ou gribouillés d’insultes à la classe politique.
La démocratie tombe en panne quand l’équilibre social se rompt. Et du même coup, l’espoir européen s’estompe. La question se pose dès lors de savoir comment l’Union européenne – et ses satellites, comme la Suisse, qui suivent sa politique – gérera l’avenir des Balkans. Deux pays de l’ex-Yougoslavie sont déjà membres, la Slovénie et la Croatie. La logique et l’équité voudraient que la Serbie soit la prochaine à entrer dans le club. D’autant que le gouvernement Tadic n’a pas ménagé ses efforts pour l’y préparer. Mais l’alerte de dimanche donne l’occasion de briser un tabou. D’en finir avec le déni de réalité. Les peuples de l’Union ne seront pas près avant longtemps d’accepter l’entrée d’un nouvel Etat à l’économie encore si faible et à l’équilibre politique si incertain. Faut-il vraiment commencer, comme avec la Turquie, des négociations d’adhésion interminables, créant la frustration et l’amertume? Peut-on ignorer le fait que trois voisins de la Serbie lui donnent bien des soucis ainsi qu’à toute l’Europe? Le Kosovo et le Monténégro où règnent les mafias, la Bosnie où les nationalistes s’enfoncent dans les divisions et maintiennent le pays dans le marasme.
Alors quelles perspectives l’Union peut-elle offrir à ce pan de l’Europe? Les traités d’association à géométrie variable sont utiles. Ils ont déjà poussé certains gouvernements à la raison, à des efforts de réconciliation. Mais en attendant le jour lointain où tous ces pays siégeront de plein droit à Bruxelles, pourquoi ne pas réinventer un «deuxième cercle»? Il en existe un, l’Espace économique européen. L’étendre à la Serbie serait un pas de plus pour elle et serait acceptable pour les opinions publiques échaudées par des élargissements mal préparés. Ou alors imaginer un autre dessin et une autre appellation pour tous ceux qui souhaitent s’arrimer à l’Union européenne sans pouvoir ou sans vouloir y adhérer.
D’autres cas se présenteront demain. Peut-être la Moldavie, aujourd’hui déchirée entre son attache roumaine et sa nostalgie russophone. Peutêtre un jour la Biélorussie, quand elle aura renversé son dictateur, si elle s’avise de refuser la tutelle de Moscou.
L’intégration économique à l’Europe a beaucoup apporté aux peuples émancipés de l’ex-URSS malgré tous les sacrifices qu’ils ont consentis. L’expérience montre que le chemin politique est plus ardu encore. Si certains, comme la Pologne ou la République tchèque, ont réussi d’heureuses transformations et jouissent d’un prestige mérité, d’autres sociétés, comme en Roumanie et en Bulgarie, restent empêtrées dans la gabegie politicienne et la corruption. L’expérience doit servir dans les étapes suivantes. Les brûler, c’est les condamner à l’échec.

Les commentaires récents