L’air du large

Jacques Pilet scrute l’Europe... et le monde. Il lit des journaux de (presque) partout. Il voyage beaucoup. Et il raconte ce qui le frappe. Sensible au balancement de l’humanité entre guerre et paix. Entre pauvreté et richesse. Entre bêtise et intelligence. Des histoires d’ailleurs (parfois d’ici) qui font réfléchir. Une invitation au débat.

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La grippe du mouton

Dans cet avion en route vers l'Amérique du sud, tout l'équipage porte le masque. Beaucoup de passagers se collent aussi le bout de tissu sur le nez. Pour une telle discipline, il y faut une belle trouille. Et une belle docilité devant les consignes officielles. 

On n'est jamais trop prudent, dira-t-on. D'ailleurs il se peut que toutes ces mesures aient contenu cette gentille petite grippe.  

Cela dit il n'est pas interdit de tousser. 

Lundi, on avait recensé dans le monde  1025 cas, la plupart bénins. Et 27 morts, dont 26 au Mexique, 1 aux Etats-Unis. On en ignore le profil. Il pourrait s'agir de personnes affaiblies, âgées, mal nourries. Vous avez dit catastrophe ? 

Quelle que soit l'originalité de virus, le vacarme a débordé toute raison.  

Parce que les médias s'emballent dans un mécanisme  bien connu. Quand un tel sujet apparaît, il paraît piquant. On se rue sur la nouveauté. Chacun veut en faire plus que le voisin. Et là,, ce frisson-là venait prendre à point le relais de la catastrophe économique présente et promise. 

Les spécialistes interrogés sont parfois un peu embarrassés par ce cirque, mais pas mécontents de montrer leur savoir. Chacun se disant: on ne me reprochera jamais d'être trop prudent, mais si j'atténue l'alarme et que les choses tournent mal, je n'aurai pas l'air fin. 

Le chef d'orchestre à la tête du tintamarre n'est autre que l'OMS. Cette boutique adore être mis en vedette. Une nouvelle grippe ? Quelle aubaine ! Les médias accourent, demain les financements seront plus généreux..  

On entend  moins les dirigeants de cette maison sur la malaria (3000 morts par jour) ou sur le choléra qui refait  apparition sur le continent africain. Maux peu payants. 

Les petites phrases de Mme Margaret Chan, directrice chinoise de l'OMS, serviront de leçon à tous les manipulateurs semeurs de panique. « Le monde est prêt pour une nouvelle pandémie », a-t-elle dit. Pourrait-on dire qu'il est aussi « prêt »  pour un nouveau 11 septembre ? Que veut dire au juste ce mot « prêt » ?  

Au moment où le soufflé retombe, la dame  donne dans l'emphase  pour entretenir la trouille. Elle déclare ainsi que « dans les pays du sud, l'hiver propice aux grippes habituelles  va commencer et personne ne sait ce qui arrivera si le nouveau virus s'ajoute aux formes connues de la maladie. » Elle ajoute que le virus peut très bien rebondir après l'accalmie: "Si cela se produisait, confie-t-elle au « Financial Times », ce serait la pire des épidémies que le monde aurait à affronter au 21e siècle !" 

Quand on ne sait pas, quand on jongle avec les conditionnels, ne vaudrait-il pas mieux se taire plutôt qu'étaler l'incertitude comme une couche de plus sur le méli-mélo de nos angoisses ? La dame de l'OMS ne se pose pas ces questions. Elle fait sa pub. A l'image de Roche qui grâce au Tamiflu peut se poser en bienfaitrice de l'humanité.  

Il y eut la vache folle, la grippe asiatique, la grippe aviaire. Maintenant celle du cochon. De sérieux problèmes sanitaires sans doute. Mais que n'a-t-on lu sur les lendemains apocalyptiques de ces maux ?  A force de brandir les pires scénarios dès l'apparition des premières informations troublantes sur tel ou tel virus « nouveau », les spécialistes courent le risque de ne plus être cru par personne lorsque l'alarme se justifiera vraiment. 

Il est grand temps de trouver un vaccin. Contre la grippe du mouton. Cette fièvre qui s'empare des foules bêlantes, affolées par les aboiements de quelques chiens savants qui conduisent le troupeau par la peur. 

Cette potion-là exige plusieurs ingrédients: sens critique,  sang froid... et un peu de décence aussi. Car il y a quelque chose de honteux à paniquer ainsi devant des périsl aussi hypothétiques alors que  des maladies tout à fait curables  tuent des millions de personnes du seul fait de la pauvreté.  

Quant à ceux qui profitent du désarroi populaire pour en tirer parti, espérons que leur masque – celui de l'hypocrisie et du cynisme- soit tombé. Tels les assureurs suisses qui osent annoncer de possibles augmentations de prime du fait des toux mexicaines, tirant de leur chapeau le chiffre de 300 millions de coûts supplémentaires. Ces gens sont non seulement sans vergogne mais d'une légèreté comptable réellement inquiétante, elle.

Rédigé le 10 mai 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Trous de mémoire


 
 

Vous pensiez le Valais conservateur et catholique jusqu’à la moelle depuis le fond des temps? Faux. Au sortir du Moyen Âge, le « Vieux-Pays » - l’appellation n’est pas innocente - fut en réalité un champ de bataille intellectuel inimaginable aujourd’hui. Les idées « modernes », l’influence de la Réforme s’étaient emparées des élites citadines, largement ouvertes sur l’Europe. C’est ce que révèle le journaliste et historien Gérard Delaloye dans un ouvrage d’apparence fort sage, en réalité ébouriffant (1).  

On y découvre que « dans le dernier tiers du XVIème siècle, les dirigeants politiques sont en majorité protestants ». L’embrouillamini des luttes politiques, sur fond de tensions permanentes entre le haut et le bas de la vallée, a longtemps masqué cette réalité méconnue : le large rejet d’un clergé corrompu et une puissante aspiration au changement. Les familles patriciennes envoyaient leurs fils étudier en Allemagne ou du côté de Zurich d’où ils revenaient avec des idées « hérétiques ». Les évêques, face à ce glissement des consciences, restèrent longtemps hésitants.  

Une grande figure de l’humanisme réformateur a dominé ce débat : Thomas Platter (1499-1582), le berger haut-valaisan devenu médecin, éditeur, chroniqueur fascinant de son époque. « Les paysans, raconte-t-il, d’une seule voix hurlent contre les prêtres (car ces derniers vivent vraiment honteusement). Cependant ils ne veulent pas du luthéranisme, car ils pensent qu’il s’agit de je ne sais quoi d’abominable (…) tant ils sont séduits et endoctrinés par les prêtres. » Pourquoi donc ce penseur génial est-il plus connu  et honoré à l’étranger que chez nous (2) ? 

Delaloye décrit par le menu l’avancée de la Réforme jusqu’à Saint-Maurice, où un capucin observait en 1602 qu’ « il y avait environ trois cents familles, toutes hérétiques, sans les étrangers, artisans, serviteurs et servantes, et presque tout le reste était fort ébranlé en la foi à cause que le commerce et la fréquentation des hérétiques étaient si familiers et ordinaires. » 

Lorsque la Contre-Réforme reconquit non sans peine villes et campagnes, nombre de Valaisans choisirent l’orthodoxie papiste… tout en cultivant secrètement une foi d’inspiration protestante. A l’image des « marranes », ces Juifs espagnols qui feignaient l’intégration catholique. 

Comment les sociétés d’alors, sans médias, dans des villes minuscules (Sion avait 2000 habitants !), a-t-on pu pousser si loin le débat idéologique entre lumières et obscurantismes ? Quelle leçon de modestie pour nous qui disposons de mille moyens de connaissances et qui cédons à d’aveugles somnolences… 

L’histoire n’a pas fini de nous surprendre. Mais la façon dont les élites s’entendirent à la rejeter dans l’oubli est tout aussi troublante. Le déni des conflits passés au nom d’une représentation mythique de la Suisse, a imposé un tranquille mensonge collectif. Hommage à ceux qui le démontent. 

La Réforme valaisanne est loin d’être le seul trou de nos mémoires. On peut évoquer aussi le « silence historique » sur la trame commune qui unit les Romands. Chaque canton reste enfermé dans ses propres livres. Comme disait  Alain Pichard « La Suisse romande n’existe pas ». Ou mieux dit: elle ne doit pas exister. Le politologue François Cherix publie à ce sujet un livre indispensable (3) : « La question romande » (lire page ???). Il y décortique ces curieuses amnésies. Il y éclaire les raisons qui nous poussent à refuser une part de notre identité. 

Les chapitres refoulés du passé sont si nombreux. Il y en a un, par exemple, dont on ferait bien de ne pas l’enterrer trop vite, c’est la naissance du canton du Jura. Utile sujet de réflexion à l’heure des palabres sur l’arc neuchâtelois-jurassien. Au fait, pourquoi diable la récente biographie de Roland Béguelin que l’on doit au journaliste Vincent Philippe (4) fait-elle un tel flop dans les médias romands ? Ce silence n’est pas fortuit. Il mérite qu’on vienne le troubler. Nous y reviendrons. 

 
 
 

Rédigé le 03 mai 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Les profondeurs du cauchemar

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Une des milliers de photos de victimes au centre de torture S-21 Un des martyrs du génocide dûment fiché par ses bourreaux
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Visite du centre S-21 Les Cambodgiens se pressent au Mémorial du génocide, là où furent massacrés des dizaines de milliers de personnes.

Ce procès se déroule comme en catimini. Pourtant il marque l’histoire. Le plus célèbre bourreau des Khmers rouges, Douch, arrêté il y a dix ans, comparaît enfin devant un tribunal spécial voulu par les Nations unies. Le bâtiment ultramoderne conçu pour l’occasion est à 15 km du centre de Phnom Penh, posé comme un greffon étranger sur un pays qui a toutes les peines à digérer son effroyable passé. Plus d’un million et demi de Cambodgiens massacrés par une bande d’idéologues forcenés entre 1975 et 1979.

On n’imagine pas le traumatisme subi par ce peuple ainsi saigné, décapité, dépossédé de sa culture par des brûleurs de livres. Les victimes de cette terreur, leurs proches, se sentent bien seuls. Car le gouvernement actuel souhaite que l’on parle le moins possible de cet épisode. Pas étonnant: le premier ministre, Hun Sen, au pouvoir depuis vingt-deux ans, fut des années durant un chef militaire des Khmers rouges, avant de s’en détourner opportunément. Il disait l’autre jour prier pour que ce tribunal ne trouve pas les moyens financiers qui lui permettraient de poursuivre sa tâche et de juger quatre autres hauts responsables. Ainsi, déclarait-il, les juges étrangers devraient rentrer chez eux! Car cette machine judiciaire onusienne est à court de crédits, suspendus pour cause de corruption.

Du coup, Jacques Vergès, défenseur de l’idéologue en chef Khieu Samphan, déclare que les magistrats internationaux, désavoués par l’autorité locale, ne sont que des «squatters». Le sulfureux plaideur avance un autre argument pour désavouer cette cour: celle-ci ne se penche pas sur les responsabilités internationales de la tragédie, notamment celles des Américains qui, à la fin de la guerre du Vietnam, écrasèrent de bombes ce petit pays gouverné alors par le roi Norodom Sihanouk, puis par un dictateur de droite.

Il est vrai que la «communauté internationale» n’a pas de quoi être fière. Ce régime cauchemardesque a bénéficié du soutien, plus ou moins discret, de la Chine, mais aussi de la France, des Nations unies… et des Etats-Unis qui s’opposaient ainsi aux communistes vietnamiens: ceux-ci ont occupé le Cambodge pendant onze ans.

Lorsque les Khmers rouges enfin chassés de la capitale poursuivirent leur lutte dans les maquis, ils continuèrent de recevoir toutes sortes de soutiens. Il fallut beaucoup, trop de temps pour qu’enfin la justice s’active, dans une marche encore hésitante aujourd’hui.

Douch dirigeait la prison de Phnom Penh où furent martyrisés des milliers d’innocents. Cette ancienne école est aujourd’hui un musée. On y voit les cachots minuscules, les instruments de torture… et les photos des victimes qui étaient minutieusement recensées par des tortionnaires très bien organisés. Dirigés par ce chef dévoué, ancien professeur de mathématiques, plutôt cultivé, qui aujourd’hui est devenu chrétien, reconnaît ses crimes et demande pardon.

Comment un être humain peut-il basculer ainsi dans l’abomination? L’énigme tant de fois posée reste insondable. Mais cette figure à la fois banale et terrifiante ouvre une piste de réflexion: d’une foi révolutionnaire dévoyée mais absolue il a aisément passé à la dévotion chrétienne. D’une ferveur à l’autre. La quête d’absolu de cet homme l’a conduit au pire et l’aide maintenant à assumer son passé.

Un Français a bien connu ce grand criminel: François Bizot, ethnologue longtemps établi au Cambodge, fait prisonnier par les Khmers rouges en 1971, enchaîné pendant trois mois au fond des forêts, interrogé… par Douch. Dans un livre admirable1, ce témoin subtil, grand connaisseur du bouddhisme, raconte les discussions qu’il eut avec lui. Il tenta un jour de lui faire admettre un lien entre l’«instruction révolutionnaire » infligée aux adultes comme aux enfants et l’éducation religieuse: Douch rejeta vivement le rapprochement. Son prisonnier avait touché un point sensible.

Le livre de Bizot, pénétré de culture khmère, proche de ce personnage qui le persécuta et lui sauva finalement la vie, en dit plus sur les profondeurs du cauchemar que les palabres juridiques qui résonnent comme à vide dans la bulle climatisée du tribunal.

1) «Le portail», de François Bizot, préface de John Le Carré, Ed. La table ronde (2000), 398 pages.

Rédigé le 09 avril 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Même l'armée change

      Ceux qui trouvaient la Suisse ennuyeuse parce que, disaient-ils, il s’y passe peu de choses, sont servis. Tant de certitudes se fissurent…  

      Ecoutez les craquements de ces dernier jours. On se frotte les oreilles en entendant que même des banquiers envisagent de « redéfinir le secret bancaire ». Il est vrai que rien ne nous étonne plus  depuis que le gouvernement  a aidé une banque avec un « coup de pouce » qui dépasse le montant du budget de la Confédération. 

      Et puis on découvre un beau matin que le géant de la presse romande, souvent  accusé d’impérialisme régional, est lui-même absorbé par un concurrent zurichois. Bousculade des repères. 

      Une autre nouvelle, pourtant peu fracassante,  révèle aussi des glissements tectoniques dans la mythologie helvétique. C’est l’envoi de soldats suisses en Somalie. 

      L’armée est le temple du conservatisme. Jamais confrontée – bien heureusement ! - à la réalité de sa mission guerrière, elle tourne sur elle-même, sur ses habitudes, sur ses certitudes. Elle le démontre, par exemple,  avec son obstination à laisser l’arme de service au domicile du citoyen-soldat. En termes militaires, au vu des conflits modernes, cette coutume est folklorique. Mais elle sert une forme de rêve patriotique. Et tant pis si les détraqués flinguent ainsi plus aisément leur entourage ! 

      Néanmoins, une partie de cette même armée a compris que le monde change. Les vieux schémas hérités de la deuxième guerre mondiale commencent à dater. Des soldats suisses contribuent à la stabilisation des Balkans. Les échanges d’expériences avec l’étranger se multiplient. 

      Voilà que les militaires acceptent smême ans broncher de préparer une éventuelle mission dans le golfe d’Aden. Belle souplesse mentale. Car à vrai dire, ce job ne suscite pas l’enthousiasme. Et pour cause. En Somalie « l’ennemi » est insaisissable. Protéger des bateaux sur un espace grand cinq fois comme la France, face à des pirates rusés et bien équipés, n’est pas une sinécure. Et puis la mer, ce n’est pas notre histoire… 

      Il est permis de s’interroger. Pourquoi la Confédération doit-elle venir en aide à une flotte privée ? Celle-ci a les moyens d’éviter l’obstacle : en faisant le tour de l’Afrique plutôt que de passer par le canal de Suez… ou s’assurer contre le risque de devoir verser des rançons. 

      Il est certes désagréable pour le capitaine d’un cargo aux couleurs suisses de lancer des appels à l’aide et de constater le peu d’empressement des forces européennes présentes dans les parages. Celles-ci ont des priorités : elles protègent d’abord les convois humanitaires, puis les navires des pays engagés dans l’effort collectif. Les autres viennent après. Mais admettons que la menace  touche lointainement notre pays… 

      Il y a pourtant de bonnes raisons d’envoyer cette poignée d’hommes au sein des effectifs européens de l’opération « Atalante ».  Des raisons d’abord politiques. L’Union européenne considère que nos relations de plus en plus étroites supposent que l’on se rende quelques petits services. La Suisse ne peut pas dire non à chaque fois. Lorsqu’elle fut sollicitée pour accueillir des ex-prisonniers de Guantanamo, elle a refusé poliment. Là, face aux pirates, elle doit y aller. Elle se souvient qu’en cas de troubles dans des pays lointains, elle n’a pas d’avion de transport militaire pour rapatrier ses citoyens et doit prier ses voisins de la dépanner. Il faut savoir renvoyer l’ascenseur. 

      Il y a aussi une bonne raison militaire à cet engagement.  Toute mission à l’étranger améliore la formation des cadres. En se frottant à des collègues d’autres nationalités, en se confrontant à des situations réelles, ils apprennent beaucoup. Ils se préparent à ce que sera notre défense demain : conduite la main dans la main avec nos amis et non plus en solitaires. 

      En bon UDC, le chef du département concerné n’en est pas convaincu.  Il veut « la meilleure armée du monde » mais répugne à l’envoyer outre-frontière. Pour l’instant. Car la nécessité à la fois politique et stratégique de ce genre d’ouverture se fait pressante. La mythologie patriotique, c’est sympathique, mais cela aide peu dans les coups durs. 
       

Rédigé le 05 mars 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Pour un "Arte" suisse

Mais quelle mouche a piqué ces gens ? C’est ce qu’ont du penser les dirigeants de la “SSR-Idée suisse” apprenant qu’un groupe de personnalités politiques et culturelles, entraîné par le directeur la “Radio e Televisiun Rumantscha”, Bernard Cathomas, propose la création d’une nouvelle chaîne de télévision. Nationale, c’est à dire commune aux quatre espaces linguistiques.  

L’idée découle de l’appelation-même de la maison, ornée de ce beau mot: ”idée suisse”. Cathomas et ses amis imaginent un canal où l’on diffuserait des productions de tout le pays et des débats, le tout bien traduit. Un peu à la manière d’Arte. 

Quand on découvre, l’autre soir à “Tard pour la Bar” sur la TSR, un grand écrivain alémanique comme Charles Lewinski, on se félicite qu’il parle français. Eût-il été moins doué pour les langues, on ne l’aurait jamais vu là. 

Combien de films, combien de reportages de qualité, combien de personnalités de talent ignorons-nous ainsi simplement parce qu’elles ne sont pas plurilingues ? Créer un espace télévisuel où l’on surmonterait ces barrières serait un beau défi. 

Les coûts d’une telle chaîne seraient réduits puisqu’elle puiserait dans les trésors des trois studios existants. Quant aux traducteurs, ce ne sont pas eux qui ruinent les budgets. Après tout, si l’on se donne la peine - et c’est très bien - de présenter certaines émissions avec une traduction pour les sourds, pourquoi ne pas élargir l’ambition... 

Qu’un tel spectacle ne puisse intéresser qu’un nombre restreint de téléspectateurs, c’est certain. Mais d’autres propositions de la SSR s’adressent elles aussi à des minorités. Refuser tout choix élitaire, c’est rogner l’intelligence d’un peuple. 

Cette initiative a mis le patron de “SSR-Idée suisse” hors de lui. M. Armin Walpen s’est rendu à l’université de Berne où une centaine de personnes en débattaient. Son premier mot fut: “Une chaîne culturelle nationale ? Pas question !” 

Pourquoi ? D’abord, selon lui,  la télévision suisse en fait déjà beaucoup pour la culture: elle en produit, elle la diffuse, elle la soutient. Et puis nous n’avons pas d’argent. Les recettes publicitaires sont en baisse. La redevance n’augmente pas. L’heure est plus au démantèlement (“Abbau”) qu’aux projets nouveaux.  

Et n’allons surtout pas discuter des priorités. Cela jetterait le trouble dans la maison. Il n’est pas interdit pourtant de se demander si l’on pourrait économiser là pour faire mieux ici. La centrale de la SSR, à la Giacomettistrasse, reste un appareil coûteux, dont beaucoup, jusque dans les studios de Zurich, Genève et Lugano se demandent à quoi il sert au juste. La Confédération entretient par ailleurs un “office fédéral de la communication” - l’autorité de régulation audiovisuelle - qui compte près de 300 collaborateurs... 

Tout est question de choix. Cette même SSR a englouti des millions dans le passage à la technologie DAB (radio digitale): un gigantesque flop... qui continue de coûter très cher. Elle a trouvé les moyens de financer  et diffuser un programme radiophonique en anglais (World radio Switzerland): était-ce plus conforme à sa mission de service public que le projet en question ? 

Ce blocage de principe devant une belle idée, ce refus de poursuivre la discussion traduisent une rigidité mentale propre à tuer tout créativité. Si les dirigeants des studios, forcés d’adapter sans cesse leurs programmes, étaient aussi bornés, ils pourraient fermer boutique. Mais dans l’administration, on ne court pas ce risque. 

Il n’est pas question, par un tel projet, de vouloir “sauver la Suisse”, “freiner la dérive des régions linguistiques”, comme le voudraient certains patriotes inquiets. N’exagérons rien.  Le but est plus simple: faire mieux connaître aux Suisses leurs propres talents, par-dessus la barrière des langues, avec une grande ouverture aussi à nos voisins et au vaste monde. 

Investir dans la curiosité et l’intelligence une minuscule fraction de ce qui se dépense pour acheter des séries américaines ou des événements sportifs surpayés, est-ce vraiment si choquant ? 

On peut rêver: nos télévisions auront peut-être le courage d’au moins en débattre. En dépit du courroux de leur grand patron. 

Rédigé le 18 février 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Mots-pièges

La sagesse européenne épate jusqu’à nos voisins. En Suisse, les sympathisants de la cause sont heureux. Quant à l’establishment politique, il s’applique à préciser que le peuple a béni ainsi la voie bilatérale à l’exclusion de toute autre: n’allez surtout pas penser que la raison helvétique nous rapproche un peu plus de l’Union !

Pourtant, le fait est là: l’intégration progressive dans cet espace commun entre dans les moeurs. Et les diatribes nationalistes n’arrivent plus à renverser le courant. On se réjouit déjà de voir la prochaine initiative anti-européenne (l’UDC la mijote): ce sera une claque de plus aux amis du pauvre Blocher, battu, éclipsé, englouti dans ses contradictions.

Le jour s’approche où la Suisse osera enfin voir la réalité en face et se préparer à entrer, la tête haute, dans le cercle de ceux qui mènent le bal européen. Ce sera long, mais c’est en route...

En attendant, on se gargarise de mots qu’il est amusant de décoder. Parce que la langue de bois a ses pièges.

Il y en a un qui déboule entre Berne et Bruxelles: accord-cadre. Cela sonne bien. “Accord” , c’est musical. Un “cadre”, c’est bien planté, rassurant. Le hic: personne ne sait au juste ce que le terme recouvre. Simple toilettage juridique pour permettre aux diplomates de mieux s’y retrouver dans les 120 accords de bric et de broc signés avec l’Union ? Ou mécanisme d’adaptation rapide et indolore au droit européen en mouvement ? La discussion autour de ce projet s’annonce rude.

Car la cheffe des affaires étrangères est formelle: pas question de toucher à la “souveraineté” et à l’”indépendance” ! Deux mots à regarder aussi de plus près. Un Etat vraiment souverain décide seul de toutes ses lois. Ce n’est plus le cas depuis longtemps: la Suisse suit le droit communautaire pas à pas. Exemple: ce n’est pas d’elle-même qu’elle accorde la libre circulation aux Bulgares et aux Roumains, elle se conforme à des décisions prises par d’autres. L’étape suivante, l’extension probable, proche ou lointaine, à la Croatie, peut-être à la Macédoine et à la Serbie, nous concernera directement: mais là encore, nous nous plierons au calendrier fixé par d’autres.

De même, l’”indépendance” a fait place depuis belle lurette à l’interdépendance. Disons que nous avançons en nous tenant les uns et les autres par la barbichette. Parce que nous y trouvons tous nos avantages.

Autre vocable prisé: la “coopération”. On la célèbre abondamment. Mais coopérer suppose un but fixé ensemble, une action commune sur un pied d’égalité. Or la Suisse ne coopère pas au sens propre avec l’Union européenne: elle accroche son wagon au train. Ce n’est pas la même chose.

A force d’employer ce vocabulaire emphatique et creux, on finit par se mentir à soi-même, à s’installer dans une vision truquée. Nous poussons nos cocoricos nationalistes... et nous  bricolons tous les jours des accords qui les vident de tout contenu réel.

Il y a aussi des mots qui se font rares. Le discours officiel parle peu de “partenaires”. Peut-être parce que la racine renvoie au partage. Or nous sommes peu partageux. Nous sommes pra-gma-tiques. Voilà encore une expression qui flatte notre bons sens... et qui cache sous un couvert flatteur, un suivisme peu glorieux.

Plutôt que de partenaires, nous évoquons nos “amis” européens. Avez-vous remarqué que les officiels recourent à ce beau mot surtout dans les moments où les pourparlers grincent ? Comme pour apaiser les tensions. En d’autres circonstances, on aime saluer les “victoires” remportées par la diplomatie suisse dans les “rudes négociations” menée à Bruxelles où “nous avons obtenu tout ce que nous voulions”. Vous parlez souvent de “victoire” dans vos relations avec vos amis ?

Certes au sein même de l’Union, on pratique aussi le jargon adoucissant, on tend aussi à éclipser les rapports de force sous d’aimables formules. Mais le fait même que ses membres se rencontrent souvent, sur un pied d’égalité, avec un poids réel dans les prises de décision, donne de l’assurance à chacun. Les Européens de droit peuvent un tenir un langage de vérité. Quitte à s’affronter parfois durement.

Dans notre statut ambigu, nous sommes condamnés à zigzaguer entre des mots-pièges. 
 

Rédigé le 14 février 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Triste pape

’il y a un front mondial qui se durcit, c’est celui des religions. 

Dans le monde musulman - chez les sunnites comme chez les chiites - ce sont les mouvances les plus intolérantes, les plus rétrogrades, qui progressent. 

Chez les juifs, en Israël et ailleurs, l’heure est au durcissement du discours plus qu’à l’ouverture. 

Chez les protestants, ce sont les sectes évangéliques qui essaiment partout, dans une vraie croisade planétaire. Avec à la clé, une foi intégriste et une morale étroite. 

Et chez les catholiques ?  Là, c’est la plus haute autorité de l’Eglise qui donne le ton: celui du retour au passé, celui de l’autisme face aux autres confessions. 

La décision du pape Benoît XVI de réintégrer les évêques dissidents de la “Fraternité sacerdotale Saint Pie X” est d’une portée spirituelle et politique qu’éclipse le vacarme autour de Mgr Richard Williamson. 

Vacarme d’ailleurs justifié. Ce pape qui, adolescent, traîna ses culottes dans les jeunesses hitlériennes, a poussé l’inconscience jusqu’à annuler l’excommunication d’un évêque révisionniste ! Un prélat qui, il y a quelques semaines, déclarait: “Je crois qu’il n’y a pas eu de chambres à gaz(...) Je pense que 200’000 à 300’000 Juifs ont péri dans les camps de concentration, mais pas un seul dans les chambres à gaz.” 

Dans la communauté juive, on le comprend, c’est le tollé. De nombreux catholiques ne sont pas moins offusqués: des cardinaux, des évêques trouvent même le courage de protester auprès du Vatican. Quant aux fidèles, ils inondent les blogs de leur colère. “Que se passera-t-il si Williamson pose une bombe dans une synagogue ? écrit l’un d’eux. Le pape le nommera-t-il cardinal ?” 

Mais au-delà de ce sulfureux personnage, il est question d’intégristes dont on ferait bien de ne pas oublier les convictions. L’un d’eux, l’abbé Régis de Cacqueray, dimanche dernier à la grand-messe de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, pourfendait la liberté religieuse, le “regard démagogique” sur les autres religions, déplorant le “souffle démocratique” de l’épiscopat, rappelant que “l’Eglise est une monarchie dont le monarque est le pape”. Un autre représentant de cette “fraternité”, l’Allemand Franz Schmidberger, de Stuttgart, écrivait récemment: “Avec la crucifixion du Christ, le rideau du Temple s’est déchiré, l’ancienne alliance défaite. Ainsi les Juifs de nos jours ne sont pas seulement nos anciens frères dans la foi. Ils partagent plutôt  la culpabilité de l’assassinat de Dieu, aussi longtemps qu’ils ne se distancient pas de leurs ancêtres en reconnaissant la divinité du Christ et l’absolution par le baptême.” 

Et ce sont ces gens-là, empêtrés dans leur univers moyen-âgeux, que le pape vient de réhabiliter. 

Joseph Ratzinger est un coutumier de la gaffe. A chaque fois, il essaie ensuite la corriger. Sans y parvenir vraiment. Donnant le sentiment qu’il parle et décide trop vite, trop seul. Mais tous ces propos que l’on dit simplement maladroits ont une cohérence.  

Il a ainsi affirmé que “les protestants ne constituent pas des Eglises au sens propre”...  parce qu’à ses yeux, il ne peut y en avoir qu’une, “Una Sancta Catholica Ecclesia”. 

Il a osé dire que les Indiens d’Amérique du sud attendaient l’arrivée de l’Evangile... portée au bout des sabres conquérants. 

Il a provoqué la colère des musulmans en citant les jugements insultants d’un obscur intellectuel du Moyen-âge. 

Il ne manque pas une occasion de pourfendre les libéraux, qualifiés de “relativistes”. Mais il se tait devant les outrances des excités réactionnaires et antisémites de Radio Marija, en Pologne. 

De maladresses en omissions, le fil apparaît: celui de l’intolérance, du retour à une Eglise fermée sur elle-même. Cela s’explique: ce triste pape n’a connu que les séminaires, les couvents, les palais du Vatican. Il a si peu abordé la vie réelle. Sa connaissance du monde n’est pas celle de la rencontre, c’est celle des livres, des livres poussiéreux dont il s’est gavé. 

Bien qu’elle fasse souffrir bien des catholiques, cette dérive passéiste ne serait pas trop grave si elle ne rejoignait pas des évolutions comparables dans les autres grandes religions. Quand tairont-elles leurs vénéneuses ardeurs ?

Rédigé le 05 février 2009 | Lien permanent | Commentaires (4) | TrackBack (0)

Zen-attitude

Les Suisses sont assez fiers de leur sérénité face à la crise. Le capitalisme mondial est sens dessus dessous. Mais nous restons zen. 

Voyez nos conseillers fédéraux. Ils lâchent certes ici et là quelques propos attendus, la mine grave. Mais ils ne se bousculent guère sur le sujet. Le patron des finances, Rudolf Merz, reste de marbre lorsqu’il voit l’UBS, sous perfusion de l’Etat, qui distribue deux milliards de boni à ses cadres. On peut trouver Nicolas Sarkozy agité, reste que le président français a admonesté ses banquiers, eux aussi assistés, et leur a interdit de verser de telles primes. Oui, entend-on, mais les boni, chez nous, c’est une partie intégrante des rémunérations... Et pourquoi celles-ci ne baisseraient-elles pas dans une entreprise en faillite virtuelle, alors que l’industrie, privée des largesses étatique, doit licencier sans état d’âme ? 

Quant à la ministre de l’économie, Doris Leuthard, elle pousse loin la zen-attitude. Elle n’en finit pas de rassurer. Surtout, elle ne se presse pas. Elle évoque un nouveau paquet de mesures qui sera discuté cet été et mis en oeuvre l’an prochain. La Coupole fédérale garde son rythme. 

Le doyen du gouvernement, Moritz Leuenberger, a toujours été un modèle de sagesse contemplative. Guère versé dans les questions économiques, il a pourtant appris quelque chose en décembre 2008. Il raconte sa découverte dans son blog personnel (1): lorsqu’on prend un caddy dans un grand magasin, il faut mettre un franc pour le libérer. C’était nouveau pour lui. Parce que jusque-là, il faisait ses courses avec un cabas et y mettait si peu de choses qu’un chariot lui était inutile. Un consommateur aussi éthéré a toutes les raisons de rester zenissime en toute circonstance. 

Chez les champions du self-control, les Britanniques, le premier ministre reste calme mais tire une mine à la mesure du désastre: le Royaume Uni, hier si fier de sa City financière, voit sa monnaie s’effondrer, le chômage bondir, l’horizon se noircir. La presse, elle, y va fort. Avec des titres du genre “Islande-sur-Tamise” ou “la Grande-Bretagne peut-elle faire faillite ?” 

Le meilleur, il faut bien le dire, quitte à en rajouter dans l’obamania, c’est lui. Le beau président trouve le ton juste, reconnaît l’ampleur de la crise made in USA mais trouve aussi des propos mobilisateurs. Que son plan ait les effets souhaités, on peut en douter tant la maison américaine est minée jusque dans ses fondements. Mais ce surdoué donne, dans ces débuts, une leçon politique époustouflante. 

La question se pose à nous tous: faut-il rester zen ou s’alarmer ? Minimiser l’infarctus du système financier, la panne de la production industrielle, ce serait absurde. Mais entrer dans la spirale paranoïaque des Cassandre ne l’est pas moins. 

Il est ahurissant d’entendre tant d’experts économiques bon teint annoncer d’un ton tranquille que la croissance diminuera de tant et d’ici 2010, qui fixent avec assurance le nombre des chômeurs à venir. Ces prévisionnistes si sûrs d’eux sont les mêmes qui n’ont rien vu venir du tsunami financier de 2008. Et nous devrions les croire aujourd’hui ? Le pire est possible, il n’est jamais sûr. 

Ce que ne voient pas les obsédés du chiffre, les amoureux des courbes statistiques, les jongleurs de hedges, c’est la dimension culturelle du changement. 

Quelles que soient les courbes de la conjoncture, nous pressentons que quelque chose doit changer dans notre façon de consommer, d’épargner, d’investir, de produire. Certains dirigeants politiques, certains entrepreneurs l’ont compris et s’adaptent. D’autres, butés, restent accrochés leurs vieilles habitudes. Tels les patrons d’UBS, pour la plupart vieux copains du légendaire Ospel. Leur cas est sans espoir: ils ne comprendront jamais. Qu’attend-on pour les remplacer ?  

Si les toxicos du fric facile doivent entrer en cure, à l’autre extrême, les doux rêveurs, les éternels optimistes feraient bien aussi de se réveiller. Ce n’est pas en baillant aux corneilles que que nous remettrons la machine en marche et que nous la ferons bifurquer vers un avenir plus sage. 
 
 
 

Rédigé le 30 janvier 2009 | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)

L'Europe a bon dos

La campagne du 9 février sur la libre-circulation étendue à la Roumanie et à la Bulgarie est une embrouille déprimante. Parce que de part et d'autre, les protagonistes trichent, cachent leurs arrière-pensées, brouillent les pistes.

L'UDC mise, une fois de plus, sur la peur. Elle se caricature elle-même avec cette affiche montrant trois corbeaux qui déchiquettent une misérable petite Suisse. Les moutons noirs avaient fait hurler. Ces méchants oiseaux font sourire. Personne ne pense sérieusement que l'embauche de quelques Bulgares et Roumains menacera l'emploi des Suisses. En fait, ce que n'osent pas dire les orphelins de Blocher, c'est qu'ils misent sur une crainte plus réelle: celle de la concurrence qu'exercent sur le marché du travail  de plus proches voisins, à commencer par les Allemands et les Français.

D'autres ne se gênent pas de jouer cette carte. Tels les groupes de gauche et d'extrême-gauche, en particulier à Genève et à Neuchâtel, qui tirent parti de  l'inquiétude face à l'afflux des frontaliers et à la sous-enchère des salaires.

Bien entendu, tous savent qu'en fait l'ouverture à la main d'œuvre étrangère européenne est irréversible. Et nécessaire. L'UDC pousse même l'absurde jusqu'à proposer qu'en cas de succès de son référendum, le Conseil fédéral n'en dise pas mot à Bruxelles et organise un nouveau vote ! Une tactique aussi emberlificotée a de quoi troubler les plus fidèles de ce parti mal en point.

Du côté officiel, l'hypocrisie n'est pas absente. Le gouvernement sait qu'en cas de victoire du non, contrairement à ce qu'il affirme, le ciel ne nous tombera pas sur la tête. L'ambassadeur de l'Union européenne à Berne l'a précisé: «Bruxelles» n'exige rien de nous, si la Suisse renonce à tel ou tel accord, c'est son affaire, sa responsabilité. Mais elle sait qu'alors le marais actuel de nos relations deviendrait plus difficile encore à traverser. 

Cet embrouillamini résulte de notre choix: nous avons besoin d'une solide intégration européenne mais nous nous ne voulons pas jouer pleinement le jeu. Nous nous essoufflons à courir à côté ou derrière l'Union. Pas étonnant que nous trébuchions sans cesse sur ce parcours accidenté.

Reste que les peurs exploitées à tort et à travers dans ce sempiternel débat doivent être prises au sérieux.

Il est vrai que la concurrence sur l'emploi devient rude. Mais la réponse ne saurait être de tirer le rideau sur le voisinage. Il ne suffit pas non plus de multiplier les mesures de lutte contre le dumping salarial, aussi nécessaires soient-elles. C'est en améliorant leur formation, en l'adaptant mieux aux besoins, que les Suisses se protégeront le mieux leurs jobs.

Il est vrai aussi que traînent dans les rues certains étrangers qu'il faudrait mettre à la porte. A Lausanne, place Saint-François, à la tombée de la nuit, des Africains interpellent les passants pour leur offrir de la cocaïne ! Il existe du trafic dans toutes les villes, mais nulle part à un tel point d'ostentation et d'impunité. A Genève, des voyous algériens sèment la zizanie depuis des années dans le quartier des Pâquis. Ils sont connus, souvent arrêtés, toujours relâchés, jamais renvoyés parce que l'Algérie n'en veut pas. Or ce pays vient d'acquérir un château à Chambésy pour sa représentation à l'ONU. Il eût été possible de marchander: d'accord pour cet achat, mais reprenez vos crapules. Cela n'a pas été fait. Quant à la justice - qui désespère des policiers impuissants - elle ne réforme pas ses méthodes inefficaces: le système des jours-amendes  continue de faire rire une ribambelle de malfaiteurs. N'allons pas en accuser l'Europe !

Il est vrai enfin que la criminalité organisée prend aussi ses quartiers en Suisse, qu'elle continue d'y recycler ses pactoles sous de discrètes enseignes. Ce mal-là n'a rien à voir avec la libre-circulation des personnes. Les mafieux haut-de-gamme n'en ont pas besoin: leur fric suffit à ouvrir les portes.

L'Europe a bon dos. L'empoignade autour de notre relation avec elle ne fait que brouiller des problèmes dont nous devons trouver nous-mêmes les solutions... la main dans la main avec nos partenaires. 

 

Rédigé le 26 janvier 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Au-delà de l'horreur

Nous assistons en direct à l’écrasement d’un minuscule territoire où s’entassent un million et demi de Palestiniens désespérés. Ce camp était assiégé depuis des mois, bouclé, suspendu à l’aide humanitaire. Il est aujourd’hui bombardé, privé d’eau, d’électricité, de carburant, plongé dans le froid, l’obscurité, menacé de famine. Lors d’une manifestation de protestation, une militante parisienne du “MRAP” (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) déclarait à France-Inter: “J’ai perdu une partie de ma famille à Auschwitz: mais j’ose le dire, ce qui se passe à Gaza peut se comparer au ghetto de Varsovie.” 

Nous voyons tout, ou presque, et nous nous sentons dépassés par tant d’abominations et d’enjeux cachés. L’interdiction faite aux journalistes de se rendre sur place n’y change rien: on ne peut rien ignorer de ce qui se passe. D’ailleurs, plusieurs chaînes de télévision réussissent malgré tout à donner la parole à des correspondants sur place. A noter au passage l’étonnant travail de Aljazeera International qui non seulement raconte heure par heure ce qui se passe à Gaza mais multiplie aussi les reportages en Israël, sur les dégâts causé par les rockets, et n’hésite pas à donner largement la parole aux dirigeants de Jérusalem.  

Reste que ces regards instantanés, s’ils font monter des indignations croisées, aident peu à comprendre. Parce que, au-delà de l’horreur immédiate, les clés de la tragédie sont à chercher dans le passé et dans l’avenir. 

L’histoire de la Palestine, depuis la création de l’Etat d’Israël, est un parcours sans fin d’humiliations, de frustrations, d’échecs. On peut gloser à l’infini sur les responsabilités des uns et des autres. Le fait est là: cette population est à bout. En rage. Sans la moindre perspective. Mais si ! rétorquera-t-on, quand il y aura une direction palestinienne raisonnable,  la voie sera ouverte vers un véritable Etat. Utopie. Depuis que l’Autorité palestinienne joue le jeu du dialogue, elle n’a rien obtenu qui puisse la renforcer et se trouve ainsi discréditée. D’autant plus qu’aujourd’hui, Hamas se pose en dernier rempart héroïque contre l’occupation.  

Ces dernières années, la carte de la Cisjordanie s’est constellée de nouvelles colonies juives - implantées à l’encontre de toutes les injonctions internationales -, de routes les reliant entre elles, de postes de contrôle israéliens. Ce puzzle dont les petites pièces flottent sans s’imbriquer ne peut plus dessiner l’image d’un véritable pays. L’avenir de ces territoires paraît plutôt comparable aux “bantoustans” d’Afrique du sud au temps de l’apartheid, dominée par les Blancs, avec quelques réserves sous étroite surveillance pour les indésirables. 

Et Gaza ? L’armée israélienne, équipée des moyens les plus sophistiqués - elle se bat surtout la nuit avec des instruments de vision nocturne -, forte de son aviation, de son artillerie, de ses bateaux de guerre, ne laisse aucun espoir militaire au Hamas. Mais qu’adviendra-t-il ensuite sur ce champ de ruines ? A la détresse matérielle s’ajoutera une nouvelle humiliation. Sur ce terreau ne peut que pousser encore plus de haine. Les kamikazes se bousculeront pour commettre des attentats vengeurs.  Imaginer qu’une fois éliminés les leaders du Hamas, les habitants de Gaza se rangeront gentiment aux désirs de l’occupant est évidemment absurde: une fable de la propagande israélienne. 

Que ce mouvement islamiste, si détestable au regard de l’Occident, ait accumulé les fautes politiques et se soit lancé dans de stupides provocations, c’est l’évidence. Mais aux yeux des Palestiniens, il incarne la résistance. Et, même vaincu militairement, il ressortira renforcé de la guerre. 

Israël n’a pas tiré la leçon de son offensive de 2006 contre le Hezbollah. Mille morts, un pays cassé et au bout du compte, un ennemi plus que fort que jamais. Celui-ci, il est vrai, ne tire plus sur son voisin. Mais il a pratiquement mis le Liban sous sa coupe. 

L’avenir est plus sombre que jamais. Les tentatives de médiation, de réactivation du processus de paix, resteront longtemps lettre morte. Le sang continuera de couler. Et le poison des haines s’étendra bien au-delà de la région. 
 
 
 

Rédigé le 10 janvier 2009 | Lien permanent | Commentaires (7) | TrackBack (0)

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